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vendredi 17 janvier 2020

De l'ignominie



James Ensor



 Dans son bel essai intitulé La grande battue (1995) Philippe Muray invente deux concepts pertinents : le souleveur de lièvres interne et le souleveur de lièvres externe. Le premier fustige et dénonce, s'offusque des actions viles d'un génie du passé, qu'il a côtoyé ou que ses propres aïeux ont connu. Le deuxième, sans avoir le moindre lien avec le génie réprouvé, n'en fait pas moins, absorbé qu'il est par un ressentiment exprimé par toute une collectivité dont il devient la propre, ou plutôt l'impropre émanation, mais qui ne détonne pas dans ce concert général. Ce front-là, de grands écrivains l'ont subi et le subissent encore. De Voltaire à Céline, en passant par Mirbeau... Tous les maîtres ont souffert ce que Gulliver subit lui-même en terres lilliputiennes : ligotées au sol, les meilleures réputations en sortent fatalement noircies. 
 

   L'autre précaution de rigueur, lorsqu'on s'évertue d'exploiter un sujet par trop actuel, celui du Mal en littérature, consiste à souligner une nouvelle fois le caractère a-moral de la littérature. Lire des livres n'a jamais rendu les gens meilleurs. Et ceux qui ont voulu prendre pour règle éditoriale l'amélioration du monde l'ont certainement enlaidi. Sans enjoliver les lubies des masses, terribles d'inconsistance, les plus grandes écoles de l'immoralité sont souvent éminemment livresques et besogneuses. A l'image de la bêtise organique affichée sur certains visages, dont parlait Calaferte dans ses carnets, il n'est que de flâner même furtivement dans certaines allées de la culture parisienne pour faire l'expérience toute visuelle de l'hideuse immoralité affichée sur certains visages, où des vampires puants toujours sur-le-qui-vive, s'agitent dans la souillure des caniveaux mondains pour se ménager une place au chaud.


  Si j'en reviens à Muray, c'est parce que ce dernier parle dans son essai, de génies littéraires. Or, du Nosferatu salace et violeur actuellement condamné par la foule (avant de l'être par un Tribunal auquel il pourra faire ses prochaines confidences sans public acquis à sa cause), il n'est jamais question dans les pages de Muray. Ce dernier ne s'est donc pas sali à convoquer cette misère-là sous sa plume.


   Il y aurait tout de même une hiérarchisation à faire dans l'évaluation de l'ignominie des différents partis de la sus-dite polémique : la foule justement horrifiée, quoique fâcheuse, se situerait seulement à la troisième place de ce triste podium. Il faudrait s'évertuer à la tenir en bride pour ne pas assister à un lynchage en bonne et due forme, sur la place publique, à l'ancienne, et sans moindre souci de la métaphore ; les défenseurs du Nosferatu germano-pratin, ensuite, en trouvant des conditions atténuantes pour expliquer les délicieux excès de leurs génie préféré, méritent assurément la deuxième place. Enfin, la palme de fange devrait être décernée à ces panégyristes d'autrefois, écrivains et journalistes de tous bords, qui en une semaine, sont passés du côté des accusateurs les plus féroces, et ne sont plus du tout mais alors, plus du tout, amis du monstre-plumitif soudainement voué aux gémonies.


   Tout lecteur sensible aura remarqué que les victimes, elles, ne se retrouveront jamais sur ce podium désenchanté, malgré le prosélytisme d'une minorité vengeresse. 
 

   Si tel était le cas, cela ressemblerait à s'y méprendre à cette sordide aventure dont j'ai eu vent il y a quelques années. A Salamanque, un homme arrivé à l'âge de quarante ans a informé les autorités des viols qu'un curé de sa paroisse lui avait fait subir dans son enfance. Aussitôt, les habitants lui firent payer cher cet aveu. Ils montèrent une affreuse kabbale sur la victime, qui avait court-circuité leur bien-pensance à eux par ses confessions. Ces gens lui tournèrent le dos quand ils le croisaient, s'indignant de voir un ancien catéchumène mettre à mal la réputation de leur guide spirituel. L'homme fut dès lors proscrit. Il errait comme un chien perdu dans son propre quartier. Cette histoire, plus commune qu'il n'y paraît, me révulse. Cette bien-pensance à eux, fut fabriquée sur le lit du franquisme. Celle qui rafflue parfois en France, naquit sur le terreau de la libération de 68, consolidant des clivages sociaux très peu différents au fond, où le clerc succéda au curé. Sa domination ne fut jusqu'à lors, jamais remise en cause.



   On ne peut donc que souhaiter à Vanessa Springora d'être entendue, défendue, et d'obtenir une sorte de réparation bien fragile, certes, mais au moins tangible, par la voie du grand succès de librairie qui l'attend et qui pourrait être un sacré coup porté à ses détracteurs.

  Etienne Milena, le 17 janvier 2020

samedi 11 janvier 2020

Des rieurs

 
Franck Saola ©

  " Un autre rire sans raison comique me vient à l'esprit ; étudiant à la faculté de cinéma à Prague, je me vois entouré d'autres étudiants qui plaisantent et rient ; il y a parmi eux Aloïs D., un jeune homme féru de poésie, gentil, un peu trop narcissique et curieusement compassé. Il ouvre grand la bouche, émet un son très fort et fait de grands gestes : je veux dire qu'il rit. Mais il ne rit pas comme les autres : son rire fait l'effet d'une copie parmi des originaux. Si je n'ai pas oublié ce menu souvenir, c'est parce que j'ai fait alors l'expérience de ce qui était pour moi tout neuf : j'ai vu rire quelqu'un qui n'avait aucun sens du comique et ne riait que pour ne pas se distinguer des autres, tel un espion qui revêt l'uniforme d'une armée étrangère afin de ne pas être reconnu. Peut-être, est-ce grâce à Aloïs D. qu'un passage des Chants de Maldoror m'a impressionné à la même époque : étonné, Maldoror constate un jour que les gens rient. Ne comprenant pas le sens de cette grimace bizarre et voulant être "comme les autres", il prend un canif et se coupe les commissures des lèvres.
   
   Je suis devant l'écran de la télévision; l'émission que j'y vois est très bruyante, il y a là des animateurs, des recteurs, des vedettes, des écrivains, des chanteurs, des mannequins, des députés, des ministres, des femmes de ministres et tous réagissent à n'importe quel prétexte en ouvrant grand la bouche, en émettant des sons très forts, en faisant des gestes exagérés ; autrement dit, ils rient. Et j'imagine Evgéni Pavlovitch débarquant soudain parmi eux et voyant ce rire dépourvu de toute raison comique ; d'abord, il est ahuri, puis son effroi peu à peu se calme et, enfin, cette comique absence de comique "le fait partir d'un soudain éclat de rire". A ce moment, les rieurs qui, quelques instants avant, l'ont regardé avec méfiance, se rassurent et l'accueillent bruyamment dans leur monde du rire sans humour, où nous sommes condamnés à vivre."

                                        Milan Kundera, Une rencontre, 2009

dimanche 5 janvier 2020

Pas Jules, l'autre



   J'ai commencé à m'intéresser à la littérature tardivement : à l'âge de dix-neuf ans, il y a près de vingt ans donc. J'avais tenu un journal intime au début de mon adolescence, y grattant toutes sortes de billevesées et de dessins potaches, mais j'avais délaissé ces notes au bout de trois années, frétillant sous l'impulsion de mes hormones en éveil et préférant finalement le basket américain aux sonnets de Ronsard. Notre voisin de palier, très âgé, presqu'aussi sourd que le susdit poète, avait un jour laissé à mon père, pour qu'il perfectionnât son français, un carton rempli de la collection complète des Aventures de Bob Morane. Certains exemplaires étaient vraiment dans un sale état. Mon père, peu enclin aux exercices de perfectionnement de la syntaxe et du lexique du français, avait poussé le carton dans une armoire en maugréant. Ce voisin philanthrope mourut peu de temps après d'une commotion cérébrale. Les pompiers étaient venus rapidement. Mais ils n'avaient pas pu le sauver. Une des autres voisines s'était mise à gueuler. Je dis "gueuler" mais, il s'agissait davantage d'un râle, quelque chose de parfaitement déraisonnable qui rappelait le cri d'une hyène et qui aujourd'hui encore, me glace le sang.

    D'aucuns auraient traité notre voisin de pauvre con, car il n'avait pas fait d'études, il vivotait après une carrière de buraliste; mais nous l'apprécions et sa mort nous peina. Nous aimions son humour caustique et sa finesse, son langage légèrement suranné. La semaine suivante, ses propres enfants, eux-mêmes sur le point d'entamer leurs retraites, étaient venus récupérer les clés du mort. Il s'étaient ensuite rués à son domicile pour s'approprier une partie de l'installation sonore de leurs père (ce dernier avait été, malgré son absence d'éducation et sa quasi-surdité assez récente, un grand mélomane et jouissait d'une chaîne Hi-Fi dernier cri). Cette fratrie si diligente  avait du reste un aspect très élégant : souliers cirés dans lesquels ils eussent pu se mirer à satiété, pantalons à pinces et vestes longues d'où dépassaient des châles rose et vert pomme que l'on devinait très soyeux. Je me souviens qu'ils firent plusieurs voyages et que l'un d'eux ramena la semaine suivante un grand gaillard qui n'était autre que son fils à lui. Il faut dire qu'à l'époque les télévisions étaient des caisses qui faisaient penser au Super Color Tryphonar du Professeur Tournesol et que la Grundig de notre voisin ne dérogeait pas à la règle. On n'était pas trop de deux pour la soulever.

   Bref, la boîte en carton remplie de Bob Morane resta un temps dans l'armoire. Mon père l'avait oublié mais pas moi. Un jour, je me rompis le scaphoïde lors d'une partie de basket, sur le terrain attenant à notre résidence. Mon bras gauche fut mobilisé jusqu'au dessus du coude. Mon bras était resté pétrifié dans un plâtre épais, en un geste qui rappelait le versement d'une carafe d'eau, ce qui, pour un Verseau, n'est pas entièrement contradictoire. Tout cela se produisit en été. Je dus ronger mon frein. Je ne pouvais guère sortir de notre appartement, la sueur créant sur ma peau cachée par le plâtre toutes formes de démangeaisons désagréables.

   Comme je n'aimais ni Roland Garros ni le Tour de France et qu'Internet n'existait pas encore (ou du moins son usage civil), je me décidai à ouvrir le carton des Bob Morane. J'en lus à raison d'un tous les trois jours, ce qui est une cadence lente en comparaison de celle qu'entretenaient les véritables rats de bibliothèques.
   Mais plus tard, je rejetais ce Bob Morane dont les introïts énigmatiques et la continuelle bougeotte m'embarrassaient et entamais mes premières virées dans les médiathèques de bas quartiers. J'y fréquentais de jolies stagiaires sur le point d'embrasser des carrières de documentalistes. Finalement, je dois plus à Henri qu'à Jules  mes premiers émois de lecteur au forceps. Libéré de mon plâtre, je ne l'ai pas été des livres. Cela justifie ce petit texte en hommage à un ancien voisin et à un auteur éclairé.

Etienne Milena

vendredi 20 décembre 2019



     "Mon cher Usbek, quand je vois des hommes qui rampent sur un atome, c'est-à-dire la Terre, qui n'est qu'un point de l'Univers, se proposer directement pour modèles de la Providence, je ne sais comment accorder tant d'extravagance avec tant de petitesse."

                               Montesquieu, Les Lettres Persanes, LIX




samedi 21 septembre 2019

Liberty





   Cronenberg ! Il fallait bien que cet illustre Canadien revienne à la surface... Notre cercle du Ciné-Club s'est élargi à quatre personnes de qualité. Deux Hollandaises ont décidé de se joindre en effet à nous. Nous avions la possibilité de recevoir la visite de F., poète argentin, plutôt sympathique au demeurant, mais sous la pression de Lucas, qui vivait jusque là son célibat d'une façon stoïque, nous avons finalement opté pour ces bataves flavescentes comme visiteuses du soir. Sage décision : F., si empli de lui-même, nous aurait infligé une de ses lectures à voix haute de ses propres écrits, récital généralement aussi long qu'une journée sans pain, et nous aurions eu de la peine à le faire taire, même en le gavant de pinchos bourratifs et de tinto de verano. "Épargne-moi cela, je t'en prie !", m'avait supplié Lucas, oubliant de garder toute sa contenance.

   Pourtant, la suite donna raison à mon ami. D'abord, ces étudiantes un rien hyppies avaient confectionné une délicieuse tourte aux champignons pour l'occasion. Heureusement, ces produits de la terre, à laquelle nous avons ajouté une julienne de légumes et quelques pousses de mâche, n'étaient en rien hallucinogènes : nous avons pu apprécier cette séance à sa juste valeur, en toute conscience. J'ai dit "hyppies" pour qualifier les deux Hollandaises, mais les deux filles présentaient des tenues contrastées : l'une, plutôt hommasse, les cheveux courts sur le front, le nez piercé, riait beaucoup ; l'autre, voluptueuse à souhait, un beau visage avec des yeux de biche, de petits pieds dans des sandales légères, une robe cintrée, se montrait plus calme. Ces deux personnalités se complétaient parfaitement. La jolie, par intermittences, s'immiscait avec douceur dans les silences de l'autre. L'avantage avec les étudiantes de branche néerlando-germanique, est leur force d'intelligence et leur capacité à l'écoute, en même temps qu'une volonté de s'extraire de leur confort coutumier, pour explorer d'autres contrées, oublier leur patrie, embrasser d'autres territoires. Rien de pire au monde qu'un voyageur qui nous rabâche les oreilles avec sa foutue terre de naissance. La vraie terre où l'on naît ne serait-elle pas celle de la route que l'on a dessinée chaque jour par la seule force de ses désirs, et de la poussière que l'on laisse incessamment derrière soi ?

   Les filles bien installées, la tourte bien entamée, la mâche bien remâchée, nous avons mis en marche le projecteur. Cronenberg donc, fut notre guide d'un soir. Le film choisi par nos soins à tous, Maps to the stars, démarre au quart de tour. Robert Pattinson, au lieu de prendre les traits d'un magnat, vautré à l'arrière d'une limousine, comme dans Cosmopolis, se trouve prolétarisé, propulsé au volant d'une belle caisse, sur une avenue californienne. Sur le siège arrière, la polaco australienne Mia Wasikowska converse avec lui d'Hollywood et des rêves brassés par l'industrie locale. La fille trouve ensuite une place de gouvernante dans la demeure de Julienne Moore (Havana Segrand), une actrice perchée qui suit le traitement d'un psychiatre auteur de best-sellers. Le fils du psychiatre, Benjy, est un enfant star de 13 ans. On apprend que Mia est la soeur du garçon dans le film. Incendiaire, assassine dans son enfance, elle a été répudiée par sa famille, enfermée dans une institution en Floride. La pauvre fille, malgré les menaces de son père, revient en Californie.

   On aura compris, ce film est une sorte de Mulholland Drive cauchemardesque en même temps qu'un jeu de massacre visant Hollywood. Les sujets chers au Canadien, tels que les traumatismes, les organes et leurs sécrétions diverses, les différentes réalités créées par les boîtes encéphaliques de chacun, sont d'ailleurs tous au rendez-vous. Je regarde sur ma gauche. Les Hollandaises semblent aux anges. La plus jolie s'esclaffe même à la vue du brasier de l'avant-dernière scène, où la mère s'immole sur les bords d'une piscine. Il faut dire que les deux sont parfaitement anglophones. Lucas lui, doit courir derrière les sous-titres galopants, ce qui le fait grimacer. Il ne semble rien comprendre à ces histoires de brasiers. Mais il ne dit rien, feint de saisir les dialogues, pour ne pas se sentir humilié devant ces jouvencelles. La fin du film me rappelle un peu celle de Cold war, même si en ce cas, s'ajoute un élément incestueux à toute cette névrose mal calfeutrée. Dans leur ultime noce barbare, les mioches imitent en effet leurs parents, eux-mêmes frère et soeur. Le poème d'Éluard "Liberté j'écris ton nom" scandé par la fratrie, est particulièrement bien placé, lors de cette célébration morbide. Parce que Cronenberg la vénère, sa liberté, quitte à sacrifier son propre bon sens, et c'est tant mieux ! La version anglaise du poème est peut-être plus forte que la Française. Je reproduis ici les deux dernières strophes d'Éluard :
                                             

On abstraction whitout desire
On naked solitude
On the march of death
I write your name

And for the want of a word
I renew my life
For I was born to know you
To name you

Liberty

Paul Éluard

                                        Etienne Milena, Frades, le 21 septembre 2019

mardi 21 novembre 2017

Corps et Bien






 Hier, je suis tombé nez à nez avec mon voisin R. Son faciès fait irrémédiablement penser à un Brice de Nice avec des poils. Athlétique, fluide, un peu hautain quand se présente une dame qu'il veut s'approprier dans le quartier. Un popular à l'américaine, plutôt qu'un populeux à l'espagnole. Dans son aspect verstimentaire, on décèle pourtant une longue hésitation entre le jogging réparateur et les manifestations antifascistes. Un parfait homme-sandwich fluorescent s'unit en lui à l'apologue de la souillure volontaire des punks à chiens. Mais, au fond, je l'apprécie. Je respecte ses luttes et ses lubies. Ce que je supporte difficilement chez lui, c'est son verbiage calamiteux sur les castes espagnoles et la droite néo-libérale. Combat louable en soi, dont je ne me sens pas étranger sur toute la ligne, comme le démontrent le plus souvent mes lignes qui plaident pour l'expropriation des corrompus, le châtiment froid du vol. Mais, soucieux de la forme, je suis aussitôt gagné de nausée par les discours râbachés, fûssent-ils ceux d'un humaniste colonisé épris de justice, s'acharnant sur son clavier. Lui, traducteur de l'anglais, fou amoureux des séries américaines et de la Ligue de Basket-Ball états-uniens, anglophone patenté peu avare d'américanismes hérités de sa terre mexicaine, me fait part de son goût prononcé pour tout l'attirail du parfait néo-progressisme. Un néo-con à l'envers, en somme, ce qui n'est pas toujours un signe de progrès. Quel déplorable patchwork que sa dialectique éculée ! Plat et insipide comme un article de l'Humanité. Je remarque qu'il a plus d'un point commun avec G. son acolyte issu des mêmes terres. Les deux se détestent et se jalousent, et se réunissent chaque fin de semaine, singeant l'amitié. Ils se présentent de la même façon, comme des guerilleros repentis, alors qu'ils ne sont que de pauvres bougres manipulés comme nous tous. Aurevoir mon ami (comme ce malheureux baragouine un peu ma langue, je bifurque constamment vers le français pour lui faire perdre ses moyens de prosélyte convaincu). 

              Sa foi dans Ana Colau et Iglesias me plairait plutôt. Mais je lui rappelle que Colau s'est fait connaître dans l'affaire des desahucios, autrement dit, dans un combat défendant la propriété privée et le bourgeoisisme de familles déchues, qui larmoyaient moins sur la destinée des autres grandes victimes de la crise, les homeless dont ils ne pensaient jamais partager le sortÉvidemment, si l'envie me prenait d'être Espagnol, et de voter, je m'inclinerais illico presto, par hostilité envers les organes post-franquistesvers Podemos. Mais, je ne n'y verrais qu'un pis-aller inconfortable. Fichtre! Comme disent les footeux, chez R., chaque passe est  téléphonée, le voilà qui repart sur une tirade anti-impérialiste, ce qui incite au but contre son camp plutôt qu'à des prolongations. Je finis par botter en touche en prétextant un rendez-vous important, une course à faire, un combat pressant à mener.

              Parfois, par mesure compensatoire, je me fais capitaliste, en pensée, pour équilibrer un débat perdu d'avance dans les miasmes des convictions indéboulonnables de mes pairs. Alors, je ne me gargarise plus de lutter contre l'enlisement moral auquel l'argent nous condamne. Je consomme dans le silence de ma hutte. Le Robinson de Michel Tournier, dans ses Limbes du Pacifique me fait augurer tout ce qui nous sépare peut-être de la véritable civilité:


"Je mesure aujourd'hui la folie et la méchanceté de ceux qui calomnient cette institution : l'argent ! L'argent spiritualise tout ce qu'il touche en lui apportant une dimension rationnelle - mesurable - et universelle - puisqu'un bien monnayé devient virtuellement accessible à tous les hommes. La vénalité est une vertu cardinale. L'homme vénal sait faire taire ses instincts meurtriers et asociaux - sentiment de l'honneur, amour-propre, patriotisme, ambition politique, fanatisme religieux, racisme - pour ne laisser parler que sa propension à la collaboration, son goût des échanges fructueux, son sens de la solidarité humaine. Il faut prendre à la lettre l'expression âge d'or et je vois bien que l'humanité y parviendrait vite si elle n'était menée que par des hommes vénaux. Malheureusement, ce sont presque toujours des hommes désintéressés qui font l'histoire, et alors le feu détruit tout, le sang coule à flots. Les gras marchands de Venise nous donnent l'exemple du bonheur fastueux que connaît un état mené par la seule loi du lucre, tandis que les loups efflanqués de l'Inquisition espagnole nous montrent de quelle infâmie sont capables des hommes qui ont perdu le goût des biens matériels. Les Huns se seraient vite arrêtés dans leur déferlement s'ils avaient su profiter des richesses qu'ils avaient conquises. Alourdis par leurs acquisitions, ils se seraient établis pour mieux en jouir, et les choses auraient repris leur cours naturel. Mais c'étaient des brutes désintéressées. Ils méprisaient l'or. Et ils se ruaient en avant, brûlaient tout sur leur passage."

samedi 26 novembre 2016

La langue fourchue



La langue a un rôle dans les fonctions du goût, de la déglutition, et de la parole. Intéressons-nous à cette dernière fonction afin d'éviter les excès de la deuxième.

Youtube est une chaîne qui a le mérite de les comporter toutes, jusqu'aux télévisions turkmènes les plus censurables. On peut y trouver également des émissions radiophoniques de choix. J'ai pourtant l'impression, sans doute tronquée par mon exil, que l'on parle désormais français comme les milliers de vaches espagnoles que l'on sacrifie quotidiennement à Guijuelo. Un tour d'horizon succint me servira à aiguiser mon propos. Voici ce que j'ai d'abord pu noter chez l'ex-interlocutrice de Feu Philippe Muray, transfuge du Marché de poissons de Rungis, Élizabeth Lévi: "je ne veux pas que nos auditeurs vous mal comprennent". Je ne sais pas si l'adverbe "mal" peut ici s'antéposer ou si le verbe malcomprendre existe. C'est trop léger pour que l'on s'en offusque. D'ailleurs, je ne m'offusque de rien. Passons.

Puis vient l'interview de Nadège Polony à Mélanchon. Je pensais justement que ces deux là se mal comprenaient. Mais pas du tout. Ça rigolouille. Ça franchouillise même. On ne se tire pas dans les pattes. Loin de là. Mélanchon nous la joue même plutôt technocrate. Quoiqu'il laisse entrevoir un amour des livres "Ben, il faut aller chercher un peu dans les bouquins" puis de la vie citadine "J'aime les ville, j'ai droit j'veux dire", pour conclure par son manque d'originalité intrinsèque mais assumé : "Des gens comme moi y'en avait plein". J'ai alors cru qu'un zapping immédiat s'imposait. Je cliquai donc sur une autre émission de Madame Polony, qui recevait Pierre de Villiers, superchouan converti dans le chouinement cathodique. On remarque chez Florent de Villiers, une manie du "quoi", que les gens de ma génération ont tendance à utiliser à outrance. On lui pardonnera. Puis le même politique avoue à sa Poloniaise préférée que ses confrères "ils ont préféré la sphère du mondialisme que l'intérêt supérieur de la France et des français." Ils ont donc préféré le libéralisme que la tradition.

Je note dans les reportages deux anglicismes fréquents. L'un, acceptable et rigolo. L'autre incorrect. Prenons la phrase : "Elle était très excitée par ce nouveau challenge". En anglais "excited" renvoie à l'exaltation, la jubilation, l'équivalent du phrasal verb "to look forward" (avoir hâte de) alors qu'en français l'aspect hormonal de la sensation n'est pas négligeable et donne une tournure quelque peu pornographique au propos. Truffaut utilise par exemple l'adjectif dans une scène merveilleuse de l'Amour Conjugal où Léaud fait semblant de lire un article totalement inventé à sa femme où il est question d'une "call-girl excitée".

Les anglicismes en français sont presque toujours incorrects, contrairement à leur usage dans le français québécois ("game" "weird" "to check" etc.) Un verbe anglais comme "to support" trouve un équivalent abusif avec "supporter". Pour soutenir l'OM qui est si nul, on peut à la rigueur supporter cette équipe. Mais soutenir nous permet de ne pas trahir le sens original et soutient mieux la comparaison.

Nul doute que nous ne dirons bientôt plus "je me suis senti à l'aise" mais, "je me suis senti confortable".


Le débat de la primaire a également offert son lot d'irrégularités lexicales et grammaticales. Fillon: "Moi c'que j'veux"... et une tournure anglo-américaine juvéniste "C'est juste pas acceptable (ici un "quoi" devillien aurait fait un bel effet), "Ce deuxième tour, c'est pas un combat". Juppé: "Faut y aller à fond!" "Droit dans mes bottes je suis, droit dans mes bottes je resterai!" "Avec vous c'est la super pêche!". Du côté de Juppé, le message visait l'adhésion des jeunes. Chez Fillon, le Malparlé ciblait davantage les campagnards syndiqués amateurs de Beaujolais.

Les spin-doctors ont retenu les leçons d'Outre-Atlantique, où un gueulard rougeot a su séduire la plouquerie collective en sachant fourcher sa langue par écrans interposés. En un mot, inutile de jouer aux bécasses subjuguées par une telle élection, quand celle qui se prépare en terre française laisse (déjà) un goût d'inachevé.

lundi 29 août 2016

Les burkinuls






Le burkini sur les plages pose des problèmes à l’Hexagone. Pendant que leurs voisins italiens comptent leurs morts par centaines, après le séisme d’Alatrice, les Français en restent une nouvelle fois à des affaires de fringues. La conclusion est la suivante: il est impossible de se dorer la pilule sous les auspices d’Allah en toute impunité. On se taxe de fachos ou de progressistes délirants entre voisins, à la moindre incartade des uns et des autres. Bref, sale ambiance en perspective... Il ne manquerait plus que des familles entières de Roms ou de réfugiés kosovars s'agitent entre les hordes de touristes et le tour sera joué pour vous plomber les vacances. Ou encore que la mignonne Nadège Vallem-Benkaso sorte de son ministère en burqa sous les huées des badauds.

Sur le sable fin et les galets, les estivants s'ennuient à en crever, c'est le fond du problème. Les sudokus et les blagues potaches ont fait leur temps. Et les mioches, même sous un soleil de plomb, ne se calment pas. Que faire face à cette considérable masse d'eau stagnante, cette gigantesque flaque à voiliers s'étendant sur un horizon immaculé qui fit dire à Fellini qu'il lui préférerait même une version en carton-pâte ?

Homme libre, longtemps tu chercheras quoi faire devant la mer... Et l’hystérie qui naîtra de ta morbidité affective augmentera sans doute avec les arrêtés préfectoraux.

Un problème qui, sauf votre respect, n'en est pas un

Il convient d'abord de rappeler certains faits: d’une part, il n’est nullement fait mention au burkini dans le Coran ni dans les haddiths. Les salafistes, quand ils sont intéressés par le fait religieux (ce n'est pas gagné...) plus que par le dernier navet de Chuck Norris, prônent plutôt la claustration de leurs femelles reproductrices dans leur F3 de banlieue, dans des tâches de confexion de couscous et autres exercices quotidiens qui servent davantage leurs combats qu’une combinaison de plongée sous-marine vaguement mystique. « C’est symbolique, c’est symbolique! » entend-on sur les forums. Un Macdonald’s planté au sein des centres historiques est-il moins symbolique, de même qu'une rue jadis médiévale transformée en conglomérat de drugstores et de boutiques de lingerie fine ?

Du reste, le Dieu des strings, l'espagnol Amancio Ortega, première fortune au monde, a bien raison de profiter de l'argent et des lubies de ces belles dames. Qui n'en ferait autant? Vive la libéralisation par le tissu ! C'était déjà le cas dans les temps renacentistes, quand les Pays Bas bourguignons puis les Anglais jouissaient d'un véritable monopole en la matière. Et ce n'était pas un mal... Quel spectable équivaudrait à la contemplation des ourlets des toiles de Van Eyck, de ses soies brillantes, de la sensualité de ses drapperies aux motifs infinis? Sans ce commerce, nulle Renaissance artistique flamande n'aurait fleuri. C'est plus tard que le bas a blessé! Stockings bless you, en mauvais anglais! L'industrie du textile est devenue la plus polluante de l'Histoire, déversant scrupuleusement, en guise d'offrande coloniale, ses colorants et produits chimiques dans des égoûts délocalisés. Les rivières sont devenues phosphorescentes comme les veines d'un junkie en fin de parcours. L'industrie en question fut également le moteur de la traite négrière, car la culture du coton et de l'indigo, qui donna sa couleur au blue jeans, nécessita une main-d'oeuvre gratuite à grande échelle et tout un charivari transatlantique sous la forme du commerce triangulaire.

Non, si cet uniforme anti-UV teinté de religiosité pose problème, c'est qu'il n'aurait pas reçu l'aval de la multitude et de ses représentants. À quand un référendum sur la question? On en est dans de sales, de draps... mais ne filons plus de métaphore et retournons-en à notre analyse.

Cette antiburkomanie pâlote est d'abord une affaire politique, soit. Dire que la gauche se soumet à une quelconque chariah est pourtant un contresens. D'abord, je l'ai dit, parce que ce burkini est une mixture nouvelle, un objet-valise post-moderne de plus à mettre dans l'escarcelle des nouvelles Mythologies. D'autres combinaisons communautaristes sont d'ailleurs à prévoir comme le Coca Cohalal, le Red-Bouddha, le Burger-Yi-King, le chocolat Milkacher, ou encore l'Évangélatine, pour pâtisseries new-borns méthodistes, équivalent du space-cake des hyppies. La Redoute veut continuer de vendre ses frusques aux musulmans, voila tout.

Comme le sus-dit catalogue, le PS propose son tissu idéologique aux chalands adeptes d'Allah. Tactique du rameutement propre au racolage électoral, à la logique imprésariale, utilisée dans toute grande corporation qui se respecte. Le procès peut être fait dans l'autre sens puisque leurs opposants misent sur le vote des français de souche lepenisés, prêts à lapider le premier barbu sorti du minaret si les ordres leur en étaient donnés, et à crier avec les Corses extrêmistes : "Arabi Fori!", comme au temps-jadis où il était de bon ton de casser du bicot dans une optique de rasainissement social.

Parler de politique, c'est décidément tomber bien bas.

Pour des raisons esthétiques, je déplore que des femmes, parfois superbes, puissent être burkinisées contre leur gré. Passons pour les boudins et les poilues qui ont le temps de se convertir à l'hédonisme des foules. Il faudrait défendre en tout cas celles qui sont empêchées de sortir de chez elles par des maris fanatiques... Enfermer ces derniers dans des fabriques de soutiens-gorges au Bengladesh, au sein du grand califat d'Inditex, telle serait l'une des solutions à privilégier. Et en fait de contraventions, si les pervenches sont lâchées en vue d'une récolte de fonds publics (avec les burkinis, on n'irait pas loin...), il faudrait appliquer ces mêmes procédures aux bonnes soeurs, aux hommes-grenouilles, ou encore aux kowietiennes sortant des palaces de la Côte d'azur, dont l'unique passe-droit est la carte de débit des fortunes de leurs époux, lesquels, visiblement, ne suscitent qu'un faible intérêt chez les flics et les diplomates de ce bon pays.



Etienne Milena, le 28 août 2016

lundi 25 juillet 2016

Des voisins






Paradoxaux, ces Espagnols. Les Français ne leur inspirent rien qui vaille. Lors des tournois de football, ils sont soulagés de voir leurs voisins gaulois choir aussi bas qu'eux. Quand ils le peuvent, ils nous parlent des camions saccagés à la frontière franco-ibérique, au temps où les frontières existaient. Du chauvinisme franchouillard, quand le leur n'a pourtant rien à leur envier. Durant deux semaines, jusqu'à la tannée que leur a infligé la sélection italienne, des drapeaux rouge et or furent accrochés aux balcons des bas quartiers. On couinait sur les terrasses, devant les écrans HD, entre deux chasses aux Pokémons et des mioches hagards.

De tous les provinciaux, le castillan est le moins commode, le moins xénophile, avec quelques jolies exceptions pour compenser cette sécheresse, outre le cadre de la ville de X, l'une des plus belles de l'Histoire, et les jolies habitantes de ces terres, qui possèdent ce feu inconfondible. Berceau du franquisme, la Castille fut peuplée de paysans, de militaires et de curés durant des décennies. Elle s'est ouverte aux nouvelles libertés avec furie, enfin déliée, jusqu'à la crise immobilière.

Après l'attentat de la Côte d'Azur, en direct sur toutes les chaînes ibériques jusqu'à des heures avancées de la nuit, je me suis rendu à mon nouveau gagne pain, peu jovial, mais moins atteint dans ma chair qu'après celui de novembre. À dire vrai, je n'y pensais pas: plutôt mal réveillé ce jour-là, ce fut par l'effet d'un dîner tardif et non d'un zapping post-traumatique. La secretaire, Marta, pulpeuse et avenante, me sourit dès mon entrée. "Je suis désolée pour ce qui t'est arrivé" m'a-t-elle dit, me tendant un bouquet de glaíeuls blancs de "son jardin". "Que m'est-il arrivé?", me dis-je alors. La France ne méritait pas de gagner face aux portugais, chère Marta, si Gameiro avait joué et le petit Dembélé aussi, nous aurions pu leur en mettre trois, à Pépé et sa bande, mais là, le basque Deschamps l'a joué conservatrice, voilà tout... "Tu as notre soutien, Etienne", ajouta-t-elle en un français à la Victoria Abril.

Je me suis alors dirigé vers la porte de l'insupportable gnome qui me sert de chef, qui était en train de discuter gros sous, selon Marta, avec un proveedor, avec quantité de détails de la plus haute importance, dans une conversation qui meuble presque toujours les matinées de ce genre de cerveaux. Le chef coupa net son acolyte, m'apperçevant dans l'interstice de la porte. "Etienne, j'ai quelque chose pour toi!". Il sortit d'un tiroir une boîte de chocolats belges, et une bouteille de Rioja qui fit le plus bel effet sur son proveedor, qui m'a alors regardé avec un respect inédit, presque gênant, comme si mon génie lui fut soudain révélé.

Au sortir de mon gagne-pain, les bras serrant mes victuailles et mes fleurs, je me dirigeais vers le bus. Une ancienne proprio, la Señora Carmen, octogénaire, me fit un signe de la main. Elle était assise du côté des fossiles, sous la pancarte invitant les personne âgées à s'assoir sans siller parmi les corps prioritaires. Elle se confonda en excuses et me somma de prendre sa place. Je dus me résoudre à accepter, pendant qu'elle se levait, et se glissait entre deux usagers en débardeurs et une poussette où grognait un monstre prêt à nous rendre le voyage impossible. À mon arrêt, la Señora Carmen clama: "Que Dieu te protège ainsi que les tiens!" et je m'en fis à mon destin, le coeur rendu léger par tant de sacrifices.



Je ne savais pas pourquoi la Señora Carmen, jadis si pingre et si déplorablement intrusive, avait été si gentille ce matin. Je gardais le souvenir d'une vieille folle déblatérant sur le prix des ampoules. Je m'approchais de mon édifice et je croisai Manuel et sa compagne. Cet étudiant en informatique et sa bien aimée m'attendaient à mon étage "depuis plus d'une heure", pour m'offrir une tarte aux pommes et des buñuelos, sortes de profiterolles enrobés de miel. "Nous sommes désolés pour ce qui vous passe là-bas! Viens prendre un pot chez nous quand tu le souhaites!".

Mes nouveaux amis m'accompagnèrent jusqu'à ma porte, et la fille - masseuse de profession - ajouta: "dis à ta novia qu'elle vienne avec toi cette semaine, nous vous ferons des massages gratuits à tous les deux." Je pensai qu'il y avait peut-être anguille sous roche mais je me tus, empli de gratitude.



J'entrai enfin dans mon nouvel appartement et allumai la radio, épuisé, m'informant du décompte des morts, et m'attristai pour la première fois de la journée, face aux denrées offertes toute la matinée et que je ne tarderais pas à engloutir, si Dieu le souhaitait.

lundi 4 juillet 2016

Le monde à l'envers



Roberto Arlt et Frygies Karinthy, par Franck Saola



Juillet. Chaleur suffocante. Dehors la rue est traversée par des jeunes femmes aux cuisses luisantes comme des truites sorties de l'eau. En Espagne, les filles ont compris que les shorts dessinaient mieux la rondeur des fesses et les plis cachés que les mini-jupes depuis longtemps obsolètes. Le mini-short féminin est une grande invention. Quelques marques de cellulite sous un soleil au zénith offrent une imperfection bienfaisante. Qu'on ne s'y trompe pas pour autant. 2016 est un grand cru. Les jambes des femmes se sont raffermies, et elles sont plus mujeronas que muchachas. C'est la victoire du modèle scandinave transposé aux terres ibériques. S'ajoutent à cela les croupes agitées de jolies touristes aux cheveux blonds, qui s'avancent en groupes autour des cathédrales. Devant moi, trois jeunes filles bronzent sur un pédalo, et les pères de familles s'arrêtent pour feindre de contempler le fleuve, entre poussettes et épouses mal lunées.

Passons toute la rhétorique de vigueur pour nous intéresser à nos dernières lectures.

Il est à noter qu'après trente-cinq années de vie, j'aime de plus en plus la fiction. Peut-être que je me rends compte que j'en vis une moi aussi. J'ai lu quantité de journaux d'écrivains et de mémoires, c'est vrai. On considère généralement que les romans sont des enfantillages, et l'on n'a peut-être pas tort. Mais la moindre narration, même boîteuse, m'attire au plus haut point. Parfois, je trouve un morceau de papier jeté sur un trottoir. Je le déplie et le lis pour voir quelle histoire y est racontée. Une liste de course ou un pari sportif peut faire l'affaire. Le matin, au saut du lit, à savoir à 10h si tout va bien, je lis les ingrédients de ma boîte de cornflakes, même en arabe. La dernière fois, j'ai trouvé devant mon portail une antisèche pour un examen de narratologie: ça ne s'invente pas. Il était question de déictiques et de distribution des rôles.

Résumons. D'un côté, Les sept fous de Roberto Artl, le maître de Cortazar à la gueule cioranesque. De l'autre une oeuvre flamboyante, passablement connue, celle d'une autre gueule, traversée par une bouche qui semble avoir dévoré le monde, celle du hongrois Fryegies Karinthy, monument dans son propre pays: un Voyage autour de mon crâne inégalable, quand l'oeuvre de Arlt, elle, est inégale.

Roberto Arlt (1900-1942) présente son Ars Poetica dans cette courte réflexion, lors de son prologue au Lance-Flammes: "Si vous connaissiez les coulisses de la littérature, vous vous rendriez compte que l'écrivain est un monsieur qui a pour office l'écriture, comme d'autres ont celui de construire des maisons. Rien de plus. Ce qui différencie le constructeur de maisons c'est que les livres (syntaxe de l'auteur) ne sont pas si utiles que les maisons, et puis... que le constructeur de maisons n'est pas si vaniteux que l'écrivain. On dit que j'écris. C'est possible. Mais pour avoir du style il faut certaines commodités, une rente, une vie résolue."

Les sept fous, première partie du dyptique ponctué par le Lance-flammes, possède un charme sans doute lié à son exagération. L'influence des Possédés de Dostoievski est palpable dans la trame, hautement farfelue, et dans les tergiversations des personnages, imprévisibles comme leur auteur. Les personnages de Arlt veulent toujours s'échapper de la réalité: "Quelque chose d'extraordinaire doit me passer" disait déjà Walder, l'anti-héros pourfendant l'amour bourgois dans l'Amor Brujo. Les personnages des Sept fous sont quant à eux issus des bas-fonds de Buenos Aires. Les mêmes bas-fonds recherchés par Gombrowicz lors de son exil argentin une vingtaine d'années plus tard. Avec Arlt, on est servi: c'est l'anti-Borgès, "cet auteur de rebus" selon le polonais, qui frappe sans concessions, c'est l'homme à la phrase alambiquée, mal fichue, mêlant les dialectes, du lufano aux italianismes surannés, mais jamais avare d'une fulgurance. Le livre, a des traits mélodramatiques insupportables. Les terroristes qu'il met en scène, qui constituent une sorte de gang des Barbares et de maquereaux hérétiques, est lamentable. Mais il se dégage de cette oeuvre une force peu commune.

Il n'est pas inintéressant d'apprendre que le propre père de Arlt, un souffleur de verre prussien marié à une italienne dépressive, promettait à son fils des râclées qu'il lui administrait au petit matin, sûr de fabriquer ainsi un noctambule de plus.

Inventeur, Arlt chercha toute sa vie la possibilité d'une découverte qui le ferait devenir riche. Erdosain, dans les sept fous, découvre une manière de colorer le poil des chiens et de métaliser les fleurs pour les rendre indestructibles.

Arlt mourut d'une crise cardiaque à 42 ans. Il fut connu dans son pays pour ses Eaux-fortes, ses chroniques qu'il publiait dans un journal argentin à grands tirages.

L'autre livre dont je voulais parler est nettement plus optimiste que les sept fous. Il relate l'intérieur vacillant d'un grand écrivain qui doit mourir d'une tumeur au cerveau.

Oui, mais voilà, l'écrivain est sauvé par un spécialiste suédois. On lui extirpe la boulette et sa narration est une odyssée folle, excellement traduite par ses petits enfants francophones, chez Denoël et d'ailleurs. Ce livre, offert par une amie mangeuse de fleurs d'acacias, m'a captivé de bout en bout. Les phrases tourbillonnent en mille images et mille inventions sur chaque page. Aucune amertume à l'horizon. Juste la grâce d'être en vie, de regarder de nouveau les fleurs pousser après ce grand chambardement.

On repense au Voyage autour de mon crâne après l'avoir fermé. Ce qui est peut-être la marque de la qualité.

Je suis content de l'insérer dans un modeste hommage par le biais de ce blogue. Et de le recommander aux lecteurs amateurs de livres éclairés.

Etienne Milena

mardi 26 janvier 2016

Un musée d'exception

Photo: Dominique Authier


     Comme j’ai pu m’échapper de ce petit travail complémentaire en début d’après-midi, j’ai bifurqué non loin du centre pour voir si B. se trouvait en sa demeure. Mon employeur, formé à l’américaine, c’est-à-dire redbullisé à outrance, m’avait tendu le paquet de prospectus de sa boutique de ferraille après moultes consignes.  « Tienes que hacer toda la manzana! » Manzana, mon cul ! Je ne suis pas facteur, me dis-je, son pâté de maisons attendra. Dès qu’il fut disparu, je me débarassai du paquet criard au container des cartons. Je regardais mon portable. Il me restait une bonne heure avant qu’il achève sa ronde.

    Au coin de la rue, se trouve le bel appartement de B.  C’est là que nous refaisons le monde, youtube à l’appui. Je sonnai. B. venait de se lever. Le ton de sa voix le trahissait. Je montai à l’étage.


     Il était en robe de chambre. Je lus sur le tissu l’inscription « I Love L.A. » en grosses lettres. Je ne savais pas que B. était si poilu, me dis-je. Drôle de voir que Desmond Morris nous surnomme les singes nus. Pendant qu’il préparait nos cafés, j’essayai de m’imaginer ce qui peut attirer un homme vers un autre. Je ne voyais vraiment pas. Au même moment, à travers la fenêtre, passait une de ces beautés piquantes de Castille, aux cheveux bruns ondulants et au corps généreux. Ses seins rebondissaient dans son corsage comme deux pamplemousses. Son joli minois me fit penser à la justesse de l’analyse de Desmond Morris : les femmes avaient évolué davantage au fil des millénaires. Elles composaient définitivement l’organisme le plus remarquable de notre sphère.



     Après cela, je demandai à B. de me montrer ses nouveaux projets.

       La corporation des architectes de la ville lui faisait des misères. Ils n’acceptaient pas l’originalité de ses inquiétudes. Le musée porcin qu’il avait déjà dressé grâce à son programme d’images de synthèse, n’avait pas convaincu ces fâcheux, petits-fils franquistes récalcitrants aux nouveaux horizons. La pensée provinciale est une offense à l’art. Comme en France, où le parisiannisme n’est jamais plus palpable que dans les campagnes. Que de cénacles ai-je vu jusque dans les pâturages de Bougneux-le-roy, dès qu’on subodore quelque talent littéraire! Dans les MJC et les centres culturels des villages excentrés, on sollersise comme on peu, avec les moyens du bord ! Monsieur le Maire divers droite, agriculteur aux idées larges, clame ses sonnets une fois par semaine devant sa poignée d’électeurs ébouriffés. Sa ferme devient la version buccolique de quelque bouge germano-pratin.

        Je rassurai mon ami en lui disant que son talent était intact. Pourquoi aurais-je menti ? L’édifice avait pris une belle tournure. Au premier étage, les différentes statues de vérats en céramique s’accommoderaient de la hauteur du toit, dont la charpente créait un effet pyramidal saisissant. Les vitres en verre, si amples, filtreraient la lumière qui ne manque jamais en Castille. Le deuxième étage, offrirait un parcours retraçant la fabrique de la pata negra, du premier gland jeté aux cochons à la viande séchée accrochée dans les arrières boutiques. B. avait prévu une version « kid », plus animée, avec Puercino, un petit cochon qui expliquerait sur des écrans les étapes de cette confection aux petits.

    Le troisième étage offrait une vue sur la ville, grâce à sa formidable terrasse (azotea). L’idée du siècle. Mais pourquoi fichtre mettre au même niveau la boutique de souvenirs et de pata negra? Il fallait placer cette dernière dès l’entrée. Ainsi, la boucle serait bouclée. Chacun viendrait acquérir un souvenir de l’aventure sous la forme de magnet’s ou même de tranches de porc salé. Un petit coin dégustation ne serait d’ailleurs pas malvenu, pour séduire les familles.

« Apunto! » (« Je note! ») me dit B., décidement enthousiaste à l’idée de partager ses trouvailles.

Je lui montre ensuite sur Internet plusieurs bâtiments qui me semblent splendides, comme l'église d'Astorga, point de chute du chemin de Saint-Jacques (depuis Mérida). Elle fut construite à l'automne du Moyen-Âge (pour reprendre l'expression de Johan Huizinga). L'or qui arriva par bâteaux entiers les décennies suivantes entraîna un florissement architectural sans précédent sur le sol ibérique. Cela donne à peu près cela, si l'on se place au versant occidental :



Ça en a de la gueule, n'est-ce pas ? Nous allons ensuite à Oran pour y voir la plus récente cathédrâle du Sacré-Choeur en style romano-byzantin. L'influence de l'antérieure y est perceptible peut-être dans les formes, mais avec une dose d'abstraction froide en plus, avec cet oeil big-brotherien qui vous électromagnétise à distance...





          Oui, un pont de plus de cinq siècles est ainsi construit... Nous googlisons, nous dérivons, nous surfons... Et nous finissons enfin par admirer l’édifice de Jacques-Coeur de Bourges dont je lui avais parlé. Quelle merveille! La même époque que Van Eyck. La même ébullition organique, trifulguée jusqu'au moindre détail. Il me fait savoir que mes goûts se dirigent vers l’architecture éclectique. Comme en littérature. Certains édifices de Tel-Aviv, non les coloniaux, mais les mélanges judéo-médiévaux hétéroclites laissent entrevoir la même folle curiosité, le même onirisme que la  sus-dite façade.

      Cet édifice me réconcilie totalement avec l’idée d’être Français. 

          Mais que fais-je? Voilà cinq minutes que mon vendeur doit rôder dans les parages, me cherchant desespérément. Je dis aurevoir à B. après avoir fini ma dernière tasse de café froid, je dévale les escaliers quatre à quatre et me retrouve dans la rue, nez-à-nez avec mon supérieur, distrait par son smartphone qu’il tient collé à son oreille, comme un pansement de fortune. Ce malheureux se plaint de mon absence d'engagement, mais il ne m'a pas vu sortir de l'édifice. Il n'aura pas à me gourmander sur mes écarts logistiques. Du reste, un autre pâté de maisons m’attend, vers lequel je m'engage en feignant un zêle un peu forcé.