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dimanche 5 avril 2020

Des poseurs


Franck Saola ©


 Il vaut mieux rouler sous la table que de faire semblant de boire.

                                                                           William Faulkner, Sanctuaire (1931)

jeudi 6 février 2020

Va savoir

   


    Contrairement à une idée reçue, la nouvelle crédibilité dont jouissent les scientifiques au cours du XIXe siècle en France n’est que très tardivement effective. On garde les traces profondes de la Révolution et des malheurs vers lesquels la philosophie des Lumières a mené le pays. La contre-révolution, dont l’influence sur le premier quart du siècle est bien plus déterminante que la pensée libérale, discrédite l’homme de lettres et le philosophe et réhabilite dans le même temps la figure du poète, nouveau guide spirituel du peuple. Paul Bénichou en a parlé avec une hauteur de vue jamais égalée [1]. La contre-révolution, qui a marqué les jeunesses respectives de Lamartine, Hugo ou encore Vigny, se caractérise par « une critique des prétentions de la raison, une réhabilitation multiforme du préjugé et des institutions qui reposent sur lui […] »[2]

    Le XIXe siècle n’exclut pas pour autant l’idée d’un absolu, encore moins celle d’une grandeur morale de l’homme. C’est avec infiniment de précaution que les hommes de science doivent se lancer dans leurs recherches. Ils devront, quoiqu'il arrive, en rendre compte à Dieu. L’histoire montre en effet aux protagonistes du siècle que toute tentation d’athéisme ouvert mène à la ruine : dans ses études, ce scientifique auquel on offre encore peu de crédit doit donc prendre en considération l’aspect éthique (cette éthique relève du plus simple utilitarisme révolutionnaire, le bonheur du plus grand nombre est visé, sans que l’on se doute encore des crimes sous-jacents à une telle aspiration) le religieux et le positif. Les découvertes scientifiques doivent s’inscrire dans la bonne marche du genre humain, sous le regard de Dieu. On sait qu’Auguste Comte eut pour maître un des grands libéraux de son époque, Saint Simon, et qu’il construira sa doctrine, le positivisme, à partir des propres conceptions philosophiques et religieuses de l’auteur du Nouveau Christianisme. Son idée centrale prendra la forme d’une foi dans le progrès de l’humanité. Disons, pour faire court, que cette idée de progrès se termine avec le récit Clarté d'Henri Barbusse, exposé politique désenchanté, et première tentative de coup de boutoir féministe et fraternaliste dans les Lettres françaises. L'histoire littéraire aura beau jeu de garder un auteur du nom bien plus tardif de Sartre comme parangon de l'écrivain engagé, les daubes de ce dernier sont rétroactivement vite écrasées par les coups de poing de Barbusse, non moins criminogènes mais bien plus enlevés. La métamorphose d'une idée devenue idéologie (celle de l'homme perfectif) succède donc au charnier de 14/18, qui clôt véritablement le siècle. La foi dans le progrès de l'homme hors des machines de production se matérialise donc par l'idéologie communiste, non plus par le système industriel, lequel se mue en simple gestionnaire du désastre. Barbusse ne fait que l'annoncer. Après lui, l'homme ne peut plus croire aux machines et sa religion, non moins triste, sera celle de l'Humanité, de sa propre (et sordide, sur ses grandes lignes) espèce. Le XXe siècle ne fera qu'offrir une bien triste confirmation à cette idée. Mais revenons-en à nos moutons.

     Le propos des scientifiques, au XIXe siècle, n’est pas d’envisager un monde sans Dieu, comme une partie des Lumières s’y attelait, mais de mettre l’exigence de leurs recherches au niveau de Dieu, de hisser l’homme à un nouveau pan de l’existence, celui de l’harmonie terrestre succédant à sa chute.

   Le courant scientiste domine idéologiquement la deuxième moitié du XIXe siècle français[3] et a pour chantres Marcelin Berthelot et Ernest Renan. Ce dernier qui n’est pourtant pas le plus fervent des dévots [4], nous offre cette définition du savoir dans L’avenir de la science :
« Savoir est le premier mot du symbole de la religion naturelle car savoir est la première condition du commerce de l’homme avec les choses, et c’est cette pénétration de l’univers qui est la vie intellectuelle de l’individu : savoir, c’est s’initier à Dieu. »[5] 

  Flaubert, lui-même fils de médecin, fréquentera longtemps Renan avec qui il pourra discuter de la nouvelle aura des savants [6] la place de la science dans la société moderne qui influence   jusqu’à la méthode créatrice de l’écrivain. La postérité à érigé ce dernier au rang des apôtres de la phrase , de l'absolu de la forme, ce qu'il fut très certainement. Nous ne devrions néanmoins pas oublier la part documentaliste essentielle à l'élaboration de l'oeuvre de l'Homme-Plume [7], toute scientifique. On ne saurait pourtant inventer une quelconque croyance de Flaubert au scientisme de son époque. Ce pharmakon là (le seul qui obsède l'apothicaire Homais) sera ridiculisé dans l'épisode du piet-bot de Madame Bovary et dans l'oeuvre testamentaire de l'écrivain, l'inégalable Bouvard et Pécuchet.
      Il existe donc une antinomie de surface entre la religion et la science. L'une comme l'autre prétendent éclairer l'humanité, mais par des biais radicalement différents. Puisque Steiner vient de mourir, nous lui ferons ici un hommage en usant de sa phrase beckettienne : la science comme la religion échouent chaque fois mieux.

                                             *

        Le XIXe siècle est marqué par l'explosion de l'industrialisation (avec ses prolétaires que Zola saura décrire à la fin du siècle, et ses bourgeois propriétaires des moyens de production : l'Arnoux de l'Éducation sentimentale de Flaubert nous servira d'archetype à ce dernier groupe). Le nouveau credo à cette restructuration de la société massifiée est lui, résolument optimiste (c’est ainsi que le terme de « positivisme » est doublement heureux) : cette démarche de l’ensemble des scientifiques au XIXe siècle, n’est pas un phénomène qui se limite à la société française. Outre-Manche, la religion et la science font bon ménage bien avant qu’un tel mariage de raison ne soit effectif en France. Le début de l’ère victorienne annonce une nouvelle conciliation du scientifique profane et du sacré, dont la figure royale est la première émanation. Le mouvement évangélique, issu du méthodisme, propage un code d’éthique où « la philanthropie est justification de la puissance et de l’argent »[8]. L’optimisme religieux « rejoint curieusement la foi dans la raison de l’utilitarisme, la grande doctrine rivale. »[9]

     Cette influence colonisatrice de l'anglais, par le langage et les réminiscences d'un epistemé ayant perduré à travers les décennies, trouve aujourd'hui son apogée, avec l'avènement du slang anglo-américain cybernétique, la virtualisation des rapports humains et l'hyper-individualisme délétère de l'homme devenu paradoxalement plus communautaire que jamais. Le monde apple-isé, pomme à laquelle tout le monde croque à pleines dents, marque-t-il, sous cet aspect, un progrès ?
    

                    Etienne Milena ©






[1] Ce qui ne signifie aucunement que le XVIIIe siècle ait voulu dénigrer cette figure du poète [Paul Bénichou nous rappelle par exemple la place de la poésie chrétienne et l’intérêt du XVIIe et XVIIIe siècle pour la poésie hébraïque (Paul Bénichou, Le sacre de l’écrivain, Ibid. (cf. note 5), p. 83). La poésie était seulement subordonnée à la philosophie (cf. Ibid., p. 56)]. Les philosophes se penchaient surtout sur elle pour illustrer les théories du langage primitif (cf. Ibid., p. 65) et leur pensées sociales. Le courant de pensée de Saint-Martin, l’illuminisme, qui marque la fin du XVIIIe siècle, fait du poète l’égal du théosophe (cf. Ibid., p. 109). Paul Bénichou  voit d’ailleurs dans ce courant les prémisses du romantisme du siècle suivant (cf. Ibid., p. 96).
[2] Paul Bénichou, Ibid., p. 114
[3] cf. Jean-Paul Santerre, Ibid.
[4] Renan prit conscience de la fragilité théorique du dogme du christianisme à la fin de ses études, ce qui lui fit embrasser une carrière scientifique (cf. Jean Gaulmier, Ernest Renan, Encyclopédie Universalis, version 8, 2003)
[5] Ernest Renan, Avenir de la science, II, Œuvres, Tome III, 1890, p. 741. Nous citons Renan a dessein car « [son] œuvre […] résume à elle seule, par ses défauts comme par ses qualités, le XIXe siècle français. » (Jean Gaulmier, op. cit.)
[6] Expression utilisée par Sophie Schvalberg, Bouvard et Pécuchet, Collection « Connaissance d’une œuvre », Boréal, 1999, p. 70
[7] La critique Stéphanie Dard-Crouslé a raison de souligner qu’« une part importante de l’esthétique de Flaubert s’est elle aussi construite en référence directe à la science, et plus particulièrement aux sciences de l’observation. » (Stéphanie Dard-Crouslé, Bouvard et Pécuchet, une « encyclopédie critique en farce », Belin, Lettres Supérieures, 2000, p. 10)
[8] Roland Marx et Louis Bonnerot, Epoque victorienne, CD-ROM Universalis, 2003I
[9] op. cit.

samedi 11 janvier 2020

Des rieurs

 
Franck Saola ©

  " Un autre rire sans raison comique me vient à l'esprit ; étudiant à la faculté de cinéma à Prague, je me vois entouré d'autres étudiants qui plaisantent et rient ; il y a parmi eux Aloïs D., un jeune homme féru de poésie, gentil, un peu trop narcissique et curieusement compassé. Il ouvre grand la bouche, émet un son très fort et fait de grands gestes : je veux dire qu'il rit. Mais il ne rit pas comme les autres : son rire fait l'effet d'une copie parmi des originaux. Si je n'ai pas oublié ce menu souvenir, c'est parce que j'ai fait alors l'expérience de ce qui était pour moi tout neuf : j'ai vu rire quelqu'un qui n'avait aucun sens du comique et ne riait que pour ne pas se distinguer des autres, tel un espion qui revêt l'uniforme d'une armée étrangère afin de ne pas être reconnu. Peut-être, est-ce grâce à Aloïs D. qu'un passage des Chants de Maldoror m'a impressionné à la même époque : étonné, Maldoror constate un jour que les gens rient. Ne comprenant pas le sens de cette grimace bizarre et voulant être "comme les autres", il prend un canif et se coupe les commissures des lèvres.
   
   Je suis devant l'écran de la télévision; l'émission que j'y vois est très bruyante, il y a là des animateurs, des recteurs, des vedettes, des écrivains, des chanteurs, des mannequins, des députés, des ministres, des femmes de ministres et tous réagissent à n'importe quel prétexte en ouvrant grand la bouche, en émettant des sons très forts, en faisant des gestes exagérés ; autrement dit, ils rient. Et j'imagine Evgéni Pavlovitch débarquant soudain parmi eux et voyant ce rire dépourvu de toute raison comique ; d'abord, il est ahuri, puis son effroi peu à peu se calme et, enfin, cette comique absence de comique "le fait partir d'un soudain éclat de rire". A ce moment, les rieurs qui, quelques instants avant, l'ont regardé avec méfiance, se rassurent et l'accueillent bruyamment dans leur monde du rire sans humour, où nous sommes condamnés à vivre."

                                        Milan Kundera, Une rencontre, 2009

samedi 2 février 2019

La carte et le terroir






  Dehors, il pleut des cordes. Le va-et-vient des autos sur le boulevard rythme mon après-midi stagnant. Je m'étire, et observe chaque meuble du salon. De nouvelles configurations du Da-sein local s'offrent à moi. Il n'est que la brillance du parquet flottant pour me remettre en train. Sur la table basse, devant moi, le dernier Houellebecq, que je viens de terminer. Tout cela prend des tournures fortement parisiennes. Mots vides et creux que les miens. Plat comme le discours d'un guichetier de la Renfe traduit au français. Il ne manquerait plus que ma voisine vienne siroter une absinthe à mes côtés en me parlant de sa troupe de théâtre amateur. Des pingouins qui gesticulent en couinant, des textes de Cortazár, qui la ravissent et moi, m'exaspèrent. Je ne suis pas contre les intermittents du Spectacle, ni même contre les avants-gardes, particulièrement sur le plan de la peinture, mais le succédané de modernisme offert par les troupes de théâtre amateur me minent. On devrait parfois leur suggérer de filer, lui aurais-je dis, et redéfinir par la même occasion  les contours neufs d'un théâtre d'État, médiocre certes, mais intelligible dans ses grandes lignes. Non, dans l'art, les vociférations sont moins tolérables qu'à aucun autre endroit de la sphère sociale.

  Disons-le : si Sérotinine est certainement moins abouti que les deux romans antérieurs de Houellebecq, plus cohérents, il possède cette qualité de n'être jamais ennuyeux. Il y a certes des redites dans ces pages, qui ont trait à la décrépitude bourgeoise d'un spécialiste en ingénierie agricole, un dépressif qui erre en Province, à la recherche d'anciennes maîtresses et de raisons de vivre. Le type qui narre ses aventures se nomme Florent. Le livre prend parfois des allures de GPS et de Guide-Michelin. Tant de références cadastrales donnent le tournis au plus aventureux des lecteurs. Il est question dans Sérotonine de patelins à tous les chapitres et de repas dans des restaurants plutôt huppés, fidèlement retranscrits et vérifiables sur GoogleStreet pour les plus téméraires. Entre le gîte et le couvert, Florent dépense le contenu de son ample besace et envisage ensuite de se jeter par la fenêtre de son appartement, pour clore les débats.

  Entre-temps, il a assisté à des épisodes de zoophilie perpétrées par sa conjointe japonaise, d'une scène de pédophilie orchestrée par un éphémère voisin allemand, du suicide de son ami agriculteur lors d'une confrontation armée avec les forces de l'ordre. Florent a également tenté d'assassiner le petit garçon de son ex, détail de choix, dans la mesure où le meurtre de la Japonaise par le même procédé avait également été envisagé quelques chapitres  auparavant par ce narrateur désabusé.

  Il n'en demeure pas moins, qu'une fois de plus depuis une petite dizaine d'années, un roman de Houellebecq nous permet d'entreprendre une lecture à la fois grave et enjouée. Malgré ces prémices que d'aucuns déploreront par leur prétendue absence d'épaisseur morale, le roman n'est en rien déprimant, et recèle de passages particulièrement réussis où le narrateur témoigne des névroses d'une population en perdition, apprivoisée par une société elle-même veuve d'Eros, celle du Captorix, puissant antidepresseur inventé par l'auteur, prescrit par un psychiatre dominateur, devenu chantre d'un monde désenchanté.

Etienne Milena, Valladolid, le 2 février 2019

dimanche 20 août 2017

Assez




Quelle foutrerie que l'existence ! Et quel sentiment de défaite celui qui suit toute collusion avec les autres, à qui on ressemble, de la barbe aux orteils. La plouquerie mortifère occupée de ses petites affaires de zguègue et de cul, de l'ouvrier boiteux au rentier ramassé dans sa bave de suffisance. Des esprits choisis embellissent le tableau, dit-on ! "Esprit choisi" toi-même, camarade ! La même daube, la même envie de peinturlurer de ses fluides le monde entier, de déféquer sur ce qui n'est pas du même parti, de tout escamoter et tout ratiboiser autant que faire se peut, pour mieux s'astiquer la tige sur la plaine des âmes sensibles !

Les factures payées, c'est ce qu'il reste : foutre et refoutre, voyager si possible, refoutre encore, attirer l'attention par quelque moyen que ce soit, et se bourrer le mou d'idées flamboyantes, celles d'avoir fait les choses correctement, bien loin, sur le plan évolutif, de la déraison des chimpanzés.

L'humiliation de vous ressembler.

Etienne Milena


jeudi 1 juin 2017

Plaire


Moon-Woman, Jackson Pollock


Lorsque l'on entre dans ses différents réseaux sociaux, dont celui, plus animé et significatif, de l'extérieur de notre immeuble, de notre maison, nous ne sommes plus les seuls spectacteurs de nous-mêmes. Voilà pourquoi, un certain taux de seduction dicte le monde lorsque l'on s'extériorise un peu, même quand l'intérêt semble atténué par un certain sens du sacrifice. Même un moine shaolin cherche à se montrer séduisant devant Dieu, bien qu'il donne un nom différent au vide qui l'entoure. Les évangélistes des mégachurches tendent à ce Père absent leurs bras de bébés déchus, comme des aveugles en manque d'air, et les musulmans se font la toilette avant de se prosterner, dans une tradition sans doute héritée des maîtres-yogis, excellente pour les articulations.

Tout cela ne représente cependant pas une dilution totale de l'ego.

Il y a dans un coin de chaque être un Eyes Wide Shut. Un Orphée qui veut voir l'impossible. Cet angle mort qui est un angle de vie, puisqu'il préside à tous les actes, est à peine conceptualisable : il est pourtant l'unique objectivisation possible de soi-même. Il commande le ballet de l'existence, où son sordide jeu de dupes (suivant les perceptions de notre entendement si celui-ci est prédisposé aux joies ou au marasme). 

Plaire est le seul but recherché par la volonté quand les animaux sont domestiqués. Même les chats, si fourbes et solitaires, savent charmer plus que quiconque. Et l'animal le mieux domestiqué, l'homme, en a fait sa spécialité.

Le processus de séduction est frustré, quand l'angle mort devient une porte ouverte, l'unique voie choisie par l'existence sortie de l'ombre.

Je ne sais si tout cela plaira, puisque les robots sont dépourvus de cette impulsion vitale, eux qui sont majoritaires, lorsque l'on se met à parler de choses sérieuses.

Etienne Milena, le 1er juin 2017