vendredi 17 janvier 2020

De l'ignominie



James Ensor



 Dans son bel essai intitulé La grande battue (1995) Philippe Muray invente deux concepts pertinents : le souleveur de lièvres interne et le souleveur de lièvres externe. Le premier fustige et dénonce, s'offusque des actions viles d'un génie du passé, qu'il a côtoyé ou que ses propres aïeux ont connu. Le deuxième, sans avoir le moindre lien avec le génie réprouvé, n'en fait pas moins, absorbé qu'il est par un ressentiment exprimé par toute une collectivité dont il devient la propre, ou plutôt l'impropre émanation, mais qui ne détonne pas dans ce concert général. Ce front-là, de grands écrivains l'ont subi et le subissent encore. De Voltaire à Céline, en passant par Mirbeau... Tous les maîtres ont souffert ce que Gulliver subit lui-même en terres lilliputiennes : ligotées au sol, les meilleures réputations en sortent fatalement noircies. 
 

   L'autre précaution de rigueur, lorsqu'on s'évertue d'exploiter un sujet par trop actuel, celui du Mal en littérature, consiste à souligner une nouvelle fois le caractère a-moral de la littérature. Lire des livres n'a jamais rendu les gens meilleurs. Et ceux qui ont voulu prendre pour règle éditoriale l'amélioration du monde l'ont certainement enlaidi. Sans enjoliver les lubies des masses, terribles d'inconsistance, les plus grandes écoles de l'immoralité sont souvent éminemment livresques et besogneuses. A l'image de la bêtise organique affichée sur certains visages, dont parlait Calaferte dans ses carnets, il n'est que de flâner même furtivement dans certaines allées de la culture parisienne pour faire l'expérience toute visuelle de l'hideuse immoralité affichée sur certains visages, où des vampires puants toujours sur-le-qui-vive, s'agitent dans la souillure des caniveaux mondains pour se ménager une place au chaud.


  Si j'en reviens à Muray, c'est parce que ce dernier parle dans son essai, de génies littéraires. Or, du Nosferatu salace et violeur actuellement condamné par la foule (avant de l'être par un Tribunal auquel il pourra faire ses prochaines confidences sans public acquis à sa cause), il n'est jamais question dans les pages de Muray. Ce dernier ne s'est donc pas sali à convoquer cette misère-là sous sa plume.


   Il y aurait tout de même une hiérarchisation à faire dans l'évaluation de l'ignominie des différents partis de la sus-dite polémique : la foule justement horrifiée, quoique fâcheuse, se situerait seulement à la troisième place de ce triste podium. Il faudrait s'évertuer à la tenir en bride pour ne pas assister à un lynchage en bonne et due forme, sur la place publique, à l'ancienne, et sans moindre souci de la métaphore ; les défenseurs du Nosferatu germano-pratin, ensuite, en trouvant des conditions atténuantes pour expliquer les délicieux excès de leurs génie préféré, méritent assurément la deuxième place. Enfin, la palme de fange devrait être décernée à ces panégyristes d'autrefois, écrivains et journalistes de tous bords, qui en une semaine, sont passés du côté des accusateurs les plus féroces, et ne sont plus du tout mais alors, plus du tout, amis du monstre-plumitif soudainement voué aux gémonies.


   Tout lecteur sensible aura remarqué que les victimes, elles, ne se retrouveront jamais sur ce podium désenchanté, malgré le prosélytisme d'une minorité vengeresse. 
 

   Si tel était le cas, cela ressemblerait à s'y méprendre à cette sordide aventure dont j'ai eu vent il y a quelques années. A Salamanque, un homme arrivé à l'âge de quarante ans a informé les autorités des viols qu'un curé de sa paroisse lui avait fait subir dans son enfance. Aussitôt, les habitants lui firent payer cher cet aveu. Ils montèrent une affreuse kabbale sur la victime, qui avait court-circuité leur bien-pensance à eux par ses confessions. Ces gens lui tournèrent le dos quand ils le croisaient, s'indignant de voir un ancien catéchumène mettre à mal la réputation de leur guide spirituel. L'homme fut dès lors proscrit. Il errait comme un chien perdu dans son propre quartier. Cette histoire, plus commune qu'il n'y paraît, me révulse. Cette bien-pensance à eux, fut fabriquée sur le lit du franquisme. Celle qui rafflue parfois en France, naquit sur le terreau de la libération de 68, consolidant des clivages sociaux très peu différents au fond, où le clerc succéda au curé. Sa domination ne fut jusqu'à lors, jamais remise en cause.



   On ne peut donc que souhaiter à Vanessa Springora d'être entendue, défendue, et d'obtenir une sorte de réparation bien fragile, certes, mais au moins tangible, par la voie du grand succès de librairie qui l'attend et qui pourrait être un sacré coup porté à ses détracteurs.

  Etienne Milena, le 17 janvier 2020

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