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samedi 2 février 2019

La carte et le terroir






  Dehors, il pleut des cordes. Le va-et-vient des autos sur le boulevard rythme mon après-midi stagnant. Je m'étire, et observe chaque meuble du salon. De nouvelles configurations du Da-sein local s'offrent à moi. Il n'est que la brillance du parquet flottant pour me remettre en train. Sur la table basse, devant moi, le dernier Houellebecq, que je viens de terminer. Tout cela prend des tournures fortement parisiennes. Mots vides et creux que les miens. Plat comme le discours d'un guichetier de la Renfe traduit au français. Il ne manquerait plus que ma voisine vienne siroter une absinthe à mes côtés en me parlant de sa troupe de théâtre amateur. Des pingouins qui gesticulent en couinant, des textes de Cortazár, qui la ravissent et moi, m'exaspèrent. Je ne suis pas contre les intermittents du Spectacle, ni même contre les avants-gardes, particulièrement sur le plan de la peinture, mais le succédané de modernisme offert par les troupes de théâtre amateur me minent. On devrait parfois leur suggérer de filer, lui aurais-je dis, et redéfinir par la même occasion  les contours neufs d'un théâtre d'État, médiocre certes, mais intelligible dans ses grandes lignes. Non, dans l'art, les vociférations sont moins tolérables qu'à aucun autre endroit de la sphère sociale.

  Disons-le : si Sérotinine est certainement moins abouti que les deux romans antérieurs de Houellebecq, plus cohérents, il possède cette qualité de n'être jamais ennuyeux. Il y a certes des redites dans ces pages, qui ont trait à la décrépitude bourgeoise d'un spécialiste en ingénierie agricole, un dépressif qui erre en Province, à la recherche d'anciennes maîtresses et de raisons de vivre. Le type qui narre ses aventures se nomme Florent. Le livre prend parfois des allures de GPS et de Guide-Michelin. Tant de références cadastrales donnent le tournis au plus aventureux des lecteurs. Il est question dans Sérotonine de patelins à tous les chapitres et de repas dans des restaurants plutôt huppés, fidèlement retranscrits et vérifiables sur GoogleStreet pour les plus téméraires. Entre le gîte et le couvert, Florent dépense le contenu de son ample besace et envisage ensuite de se jeter par la fenêtre de son appartement, pour clore les débats.

  Entre-temps, il a assisté à des épisodes de zoophilie perpétrées par sa conjointe japonaise, d'une scène de pédophilie orchestrée par un éphémère voisin allemand, du suicide de son ami agriculteur lors d'une confrontation armée avec les forces de l'ordre. Florent a également tenté d'assassiner le petit garçon de son ex, détail de choix, dans la mesure où le meurtre de la Japonaise par le même procédé avait également été envisagé quelques chapitres  auparavant par ce narrateur désabusé.

  Il n'en demeure pas moins, qu'une fois de plus depuis une petite dizaine d'années, un roman de Houellebecq nous permet d'entreprendre une lecture à la fois grave et enjouée. Malgré ces prémices que d'aucuns déploreront par leur prétendue absence d'épaisseur morale, le roman n'est en rien déprimant, et recèle de passages particulièrement réussis où le narrateur témoigne des névroses d'une population en perdition, apprivoisée par une société elle-même veuve d'Eros, celle du Captorix, puissant antidepresseur inventé par l'auteur, prescrit par un psychiatre dominateur, devenu chantre d'un monde désenchanté.

Etienne Milena, Valladolid, le 2 février 2019

mardi 21 novembre 2017

Corps et Bien






 Hier, je suis tombé nez à nez avec mon voisin R. Son faciès fait irrémédiablement penser à un Brice de Nice avec des poils. Athlétique, fluide, un peu hautain quand se présente une dame qu'il veut s'approprier dans le quartier. Un popular à l'américaine, plutôt qu'un populeux à l'espagnole. Dans son aspect verstimentaire, on décèle pourtant une longue hésitation entre le jogging réparateur et les manifestations antifascistes. Un parfait homme-sandwich fluorescent s'unit en lui à l'apologue de la souillure volontaire des punks à chiens. Mais, au fond, je l'apprécie. Je respecte ses luttes et ses lubies. Ce que je supporte difficilement chez lui, c'est son verbiage calamiteux sur les castes espagnoles et la droite néo-libérale. Combat louable en soi, dont je ne me sens pas étranger sur toute la ligne, comme le démontrent le plus souvent mes lignes qui plaident pour l'expropriation des corrompus, le châtiment froid du vol. Mais, soucieux de la forme, je suis aussitôt gagné de nausée par les discours râbachés, fûssent-ils ceux d'un humaniste colonisé épris de justice, s'acharnant sur son clavier. Lui, traducteur de l'anglais, fou amoureux des séries américaines et de la Ligue de Basket-Ball états-uniens, anglophone patenté peu avare d'américanismes hérités de sa terre mexicaine, me fait part de son goût prononcé pour tout l'attirail du parfait néo-progressisme. Un néo-con à l'envers, en somme, ce qui n'est pas toujours un signe de progrès. Quel déplorable patchwork que sa dialectique éculée ! Plat et insipide comme un article de l'Humanité. Je remarque qu'il a plus d'un point commun avec G. son acolyte issu des mêmes terres. Les deux se détestent et se jalousent, et se réunissent chaque fin de semaine, singeant l'amitié. Ils se présentent de la même façon, comme des guerilleros repentis, alors qu'ils ne sont que de pauvres bougres manipulés comme nous tous. Aurevoir mon ami (comme ce malheureux baragouine un peu ma langue, je bifurque constamment vers le français pour lui faire perdre ses moyens de prosélyte convaincu). 

              Sa foi dans Ana Colau et Iglesias me plairait plutôt. Mais je lui rappelle que Colau s'est fait connaître dans l'affaire des desahucios, autrement dit, dans un combat défendant la propriété privée et le bourgeoisisme de familles déchues, qui larmoyaient moins sur la destinée des autres grandes victimes de la crise, les homeless dont ils ne pensaient jamais partager le sortÉvidemment, si l'envie me prenait d'être Espagnol, et de voter, je m'inclinerais illico presto, par hostilité envers les organes post-franquistesvers Podemos. Mais, je ne n'y verrais qu'un pis-aller inconfortable. Fichtre! Comme disent les footeux, chez R., chaque passe est  téléphonée, le voilà qui repart sur une tirade anti-impérialiste, ce qui incite au but contre son camp plutôt qu'à des prolongations. Je finis par botter en touche en prétextant un rendez-vous important, une course à faire, un combat pressant à mener.

              Parfois, par mesure compensatoire, je me fais capitaliste, en pensée, pour équilibrer un débat perdu d'avance dans les miasmes des convictions indéboulonnables de mes pairs. Alors, je ne me gargarise plus de lutter contre l'enlisement moral auquel l'argent nous condamne. Je consomme dans le silence de ma hutte. Le Robinson de Michel Tournier, dans ses Limbes du Pacifique me fait augurer tout ce qui nous sépare peut-être de la véritable civilité:


"Je mesure aujourd'hui la folie et la méchanceté de ceux qui calomnient cette institution : l'argent ! L'argent spiritualise tout ce qu'il touche en lui apportant une dimension rationnelle - mesurable - et universelle - puisqu'un bien monnayé devient virtuellement accessible à tous les hommes. La vénalité est une vertu cardinale. L'homme vénal sait faire taire ses instincts meurtriers et asociaux - sentiment de l'honneur, amour-propre, patriotisme, ambition politique, fanatisme religieux, racisme - pour ne laisser parler que sa propension à la collaboration, son goût des échanges fructueux, son sens de la solidarité humaine. Il faut prendre à la lettre l'expression âge d'or et je vois bien que l'humanité y parviendrait vite si elle n'était menée que par des hommes vénaux. Malheureusement, ce sont presque toujours des hommes désintéressés qui font l'histoire, et alors le feu détruit tout, le sang coule à flots. Les gras marchands de Venise nous donnent l'exemple du bonheur fastueux que connaît un état mené par la seule loi du lucre, tandis que les loups efflanqués de l'Inquisition espagnole nous montrent de quelle infâmie sont capables des hommes qui ont perdu le goût des biens matériels. Les Huns se seraient vite arrêtés dans leur déferlement s'ils avaient su profiter des richesses qu'ils avaient conquises. Alourdis par leurs acquisitions, ils se seraient établis pour mieux en jouir, et les choses auraient repris leur cours naturel. Mais c'étaient des brutes désintéressées. Ils méprisaient l'or. Et ils se ruaient en avant, brûlaient tout sur leur passage."