dimanche 12 janvier 2020

Sur Mirbeau, entretien avec Pierre Michel


Mirbeau, par Franck Saola ©

  C'est en très grande partie grâce à Pierre Michel, écrivain et universitaire angevin d'origine varoise, que les lecteurs contemporains peuvent avoir accès à l'oeuvre de Mirbeau depuis quelques décennies. Pierre Michel est à Mirbeau ce que Robert Bréchon ou Patrick Quillier sont à Pessoa : un incontournable pour qui souhaite approcher cette oeuvre majeure. C'est aussi un érudit, dont la générosité et l'acuité sont à la mesure d'un écrivain qui n'en méritait pas moins. A la suite de cet entretien, j'ai cru bon d'ajouter des liens électroniques vers ses divers travaux et multiples activités. Entre celles-ci, la première parution de la revue Octave Mirbeau - Études et actualité, en février - qui a pris la suite des Cahiers Mirbeau -  et qui s'annonce passionnante.

Etienne Milena - Pierre Michel, grâce à votre travail mené durant des décennies, joint à ceux de vos meilleurs confrères mirbelliens, Octave Mirbeau est aujourd'hui devenu un écrivain incontournable pour les lecteurs de tous âges. Il suffit de voir l'activité bouillonnante autour de cet auteur, qui dépasse largement les frontières de la France, pour s'en rendre compte. Or, il n'en a pas toujours été ainsi. La figure de Mirbeau semble avoir été incommode, ou du moins marginale, durant longtemps, au sein de la sphère académique et des cercles de lecteurs. Comment expliquez-vous ce réveil progressif qui a succédé à ce que l'on serait tenté d'appeler une longue traversée du désert ?

Pierre Michel - Oui, en effet, c’est d’une très longue traversée du désert qu’il s’agit, puisqu’elle a duré trois bons quarts de siècle. À ce phénomène post mortem il existe des explications d’ordre général, qui valent pour nombre d’autres auteurs, comme Gide, Camus ou Sartre, dont certains critiques ont cru bon de sous-estimer leur apport une fois qu’ils n’étaient plus là pour les contredire. Mais, en ce qui concerne Mirbeau, il y a des raisons bien spécifiques : déjà de son vivant, les bien-pensants de tout poil affectaient de voir en lui un excité, un excessif, un emballé, pétri de contradictions, certes talentueux – personne n’osait en disconvenir –, mais bien peu fréquentable au regard des bienséances bourgeoises et des reconnaissances institutionnelles, qu’il démystifiait d’importance. Face au regard lucide et subversif de l’imprécateur au cœur fidèle, aucune autorité constituée ne pouvait soutenir la partie et faire bonne figure. Sa plume inspirait la crainte et beaucoup n’osaient pas trop se risquer à le froisser : même tempérés par des réserves, les hommages semblaient aller de soi. Du moins en dehors des cercles cléricaux et monarchistes, nationalistes et anti-dreyfusards, qui lui vouaient une haine féroce. Après sa mort – et même pendant les dernières années de sa vie, quand il était hors d’état d’écrire –, tous ceux qu’il avait combattus, stigmatisés, discrédités, ridiculisés, se sont déchaînés contre lui pour le présenter comme un auteur mineur, incohérent, excessif, et, par conséquent, infréquentable. Avec un succès durable, d’ailleurs, car seuls les historiens d’art ont réellement pris rapidement la mesure de son rôle dans la reconnaissance de Monet, Rodin, Van Gogh et Maillol. À l’étranger, il y a bien eu des recherches universitaires, au Canada, aux États-Unis et en Angleterre, dans les années 1950-1970, mais rien en France ! Mirbeau était persona non grata à l’université, comme Zola, qui avait tout de même fini, grâce à Henri Mitterand, à y faire son entrée dans les années 1960, trois décennies avant Mirbeau.
Le grand tort de Mirbeau, vraiment impardonnable, c’est de nous obliger à « regarder Méduse en face », à voir ce que nous n’avons aucune envie de voir (ni de montrer…), à découvrir ce qui se cache derrière les grimaces avantageuses des dominants, derrière les discours mensongers des politiciens et des religieux, derrière les apparences du « beau monde », qui est en réalité profondément immonde, comme le révélaient déjà ses premiers romans écrits comme “nègre” au début des années 1880. À cet égard, l’œuvre clé, c’est évidemment Le Journal d’une femme de chambre, où nous découvrons les coulisses du theatrum mundi à travers le regard fouineur d’une domestique qui ne laisse rien échapper des turpitudes de ses maîtres et rien ignorer des odeurs nauséabondes qui s’en dégagent. On comprend que les puissants, ainsi démasqués et voués à l’exécration des lecteurs, n’aient guère apprécié et qu’ils se soient lâchement vengés, une fois que le grand démystificateur n’était plus là pour les faire trembler de sa voix de stentor – ou de prophète, selon ses admirateurs...

Pierre Michel par Franck Saola ©

E.M - Mirbeau a été le premier écrivain à tirer à boulets rouges sur l'Église à ce sujet : en relatant les affres de la pédophilie dans Sébastien Roch, a-t-il subi des pressions, à l'époque ? Quelles ont été les réactions du public ?

P.M. - Depuis une vingtaine d’années, les innombrables révélations, rendues publiques par la presse, sur les turpitudes de prêtres catholiques violeurs d’enfants et adolescents des deux sexes, un peu partout dans le monde, ont redonné toute son actualité à ce roman, ô combien précurseur ! qui a été le premier, en 1890, à alerter sur ces crimes restés impunis pendant des siècles. Mais je me garderai bien d’utiliser à ce propos le terme, devenu courant, hélas ! de « pédophilie ». Car la pédophilie, au sens littéral du terme, c’est l’amour éprouvé pour des enfants. Mais pour les violeurs, qu’ils soient ensoutanés ou non (pensons à Matzneff), l’enfant n’est qu’une proie : le violeur est un prédateur, qui n’aime pas plus sa proie que le loup n’aime l’agneau, si ce n’est pour le dévorer ; et le crime qu’il commet – en toute impunité, quand il bénéficie de l’omertà qui règne au sein de l’institution romaine – constitue, aux yeux de Mirbeau, « le meurtre d’une âme d’enfant », comme l’illustre la deuxième partie de son roman. Mais le romancier ne se contente pas de porter à la lumière un scandale soigneusement caché par la très peu sainte Église catholique et apostolique : il nous présente un viol qui est l’aboutissement d’une entreprise, systématique et généralisée, de séduction. On sait que « séduire » signifie, étymologiquement, « tromper ». Dans Sébastien Roch, le « père » de Kern, dépositaire d’une triple autorité paternelle –en tant que prêtre, éducateur et substitut du père qui lui a confié son fils –, met à profit les nobles aspirations du jeune Sébastien, qui lui est livré en pâture, pour le « séduire » et ainsi arriver à ses fins criminelles : il commet, ce faisant, un viol triplement incestueux. Inversant la fameuse devise, souvent prêtée aux jésuites pour prix de leur moralité des plus élastiques, « ad augusta per angusta », de Kern utilise des moyens nobles pour parvenir à des fins ignobles : « ad angusta per augusta »…
L’emprise qu’il exerce sur son élève – comme Matzneff sur ses proies – est infiniment plus durable et destructrice que si le viol stricto sensu s’était passé dans la violence, car, au lieu de se révolter, de se défendre et de préserver ainsi sa dignité, sa liberté et son innocence, la victime se sent également coupable et ne peut se confier à personne, sous peine d’être accusée de l’avoir bien cherché et d’être complice du crime, à l’instar du petit Sébastien : « Oh ! pourquoi n’avoir pas écouté ses pressentiments ? Pourquoi s’être laissé reprendre, malgré son instinct divinateur, aux paroles berceuses de cet homme, à ses conseils empoisonnés, à ses poésies, à ses tendresses qui masquent le crime ? Et ce qui l’irritait, c’était de n’avoir contre ce criminel aucune haine ! Il ne lui en voulait pas ; il s’en voulait à soi-même de sa confiance absurde et complice. » Pour comble de cynisme, le jésuite infâme réussit à convaincre sa proie de lui pardonner et de lui confesser son « péché », à lui, le violeur, afin de pouvoir l’en absoudre… C’est le criminel qui, sous prétexte qu’il est prêtre ad vitam aeternam, se voit accorder par son Église le pouvoir hallucinant d’absoudre les prétendus « péchés » de sa victime !... Mundus inversus, comme dans toue l’œuvre de Mirbeau, et notamment dans Les 21 jours d’un neurasthénique
Un autre élément était de nature à susciter le scandale : c’est que le modèle du « père » de Kern n’est autre que le « père » Stanislas du Lac (1835-1909), qui a été le maître d’études du jeune Octave au collège de Vannes et qui fera ensuite une belle carrière de prédicateur et de défenseur de l’ordre des jésuites face à la République. C’est lui qui soutiendra Édouard Drumont et financera La France juive ; et c’est lui qui sera le confesseur du général de Boisdeffre, chef de l’état-major, pendant l’affaire Dreyfus. Mirbeau, qui évoquera son souvenir dans ses chroniques dreyfusardes de L’Aurore, verra alors en lui l’âme damnée de l’alliance du sabre et du goupillon et considèrera l’Affaire comme un crime « exclusivement jésuite ».



Cependant, de scandale il n’y eut pas vraiment, lors de la sortie de Sébastien Roch. Car le roman de Mirbeau se heurta à une véritable conspiration du silence et la presse, hors deux ou trois articles d’amis, ne signala même pas son existence : il eût été trop dangereux de jeter le discrédit sur une institution, certes concurrente de la République pour le partage des âmes, mais jugée indispensable à l’aliénation des esprits et au maintien de « l’ordre ». . Alors que Le Calvaire avait connu un impressionnant succès de ventes grâce, en grande partie, au scandale suscité par le deuxième chapitre, où Mirbeau démystifiait d’importance l’armée et la sacro-sainte idée de la patrie, au nom de laquelle les nationalistes promettaient la « revanche » – comme s’il s’agissait d’un match de foot !... –, Sébastien Roch n’a eu aucun écho dans l’immédiat. Et pourtant, c’est une œuvre d’une actualité saisissante, confirmée par les incessantes révélations de ces dernières années, qui permet de comprendre l’emprise exercée, sur des cerveaux malléables, par ceux que Mirbeau appelait des « pétrisseurs » et des « pourrisseurs d’âmes ». 

E.M. - Il y a parfois chez Mirbeau une propension à la fragmentation, aux rafistolages d'anciennes pièces comme dans Les 21 jours d’un neurasthénique. Comment travaillait-il ? Faisait-il des plans ?

P.M. - Les 21 jours d’un neurasthénique (1901) est une œuvre un peu dédaignée par la critique, car il s’agit du collage d’une cinquantaine de contes parus dans la presse au cours des quinze années précédentes. S’agit-il pour autant de fonds de tiroir ? Pas du tout ! Certes, tout écrivain soucieux de donner une seconde vie aux textes parus dans la presse quotidienne et voués à un oubli rapide aura tendance à vouloir les réutiliser, comme le faisaient, à leur manière, des compositeurs tels que Vivaldi, Bach, Mozart ou Rossini. Mais la règle générale, à l’époque, c’était de publier en recueil les contes préalablement parus dans les journaux, comme le faisait par exemple Maupassant, presque tous les ans. Mirbeau, lui, fait tout autre chose : il insère des contes disparates dans un ensemble qui a les apparences d’un roman, doté d’un narrateur principal en cure thermale à Luchon et qui y voit défiler, sous ses yeux, « tous les échantillons de l'animalité humaine ».

L’intérêt principal du collage, qui fait coexister des textes conçus selon des modalités différentes, avec des personnages différents, c’est d’établir une franche rupture avec les normes de la composition romanesque en vigueur, sur le modèle de Balzac ou de Zola, et avec le finalisme qui lui est inhérent. Cette déconstruction du modèle romanesque heurte les habitudes du lectorat : au lieu d’un récit cohérent, où tout se tient, qui respecte les codes de la vraisemblance et de la crédibilité romanesque, et où le romancier est comme un dieu au milieu de sa création, il se trouve face à un agencement arbitraire de textes dissemblables, dont les coutures, loin d’être cachées comme il se doit pour faire croire à la « vérité » du texte, s’exhibent au contraire, faisant apparaître le travail du simple démiurge qu’est le romancier qui tire les ficelles et ne recule devant aucune exagération…


Cette juxtaposition, qui choque les habitudes culturelles et les traditions romanesques, peut avoir un effet pédagogique, pour peu que, sous l’effet de la transgression, le lecteur soit amené à se poser des questions et à envisager des remises en cause de ses propres normes et valeurs. D’autre part, la réutilisation des mêmes textes dans des contextes différents permet de multiplier les approches et les interprétations, de même que, dans les séries des toiles impressionnistes de Claude Monet, la perception du motif change en fonction de la lumière, au fil des heures et des saisons. Enfin, la cohabitation de textes d’inspirations différentes est susceptible de produire, chez le lecteur, des effets inattendus et des significations indépendantes de celles que le romancier a pu imaginer, à l’instar des assemblages auxquels procédait son ami et son « dieu » Auguste Rodin, par exemple Fugit amor. Le Jardin des supplices (1899) et Le Journal d’une femme de chambre (1900) résultent également de collages.


Nous ne possédons pas les manuscrits de ses premiers romans, et celui du Journal d’une femme de chambre est incomplet et dispersé, de sorte qu’il n’est pas très facile d’en déduire la façon de travailler de Mirbeau. Il faut s’en tenir à ce qu’il en dit dans sa correspondance, d’une part, et, d’autre part, à la façon dont il récupère et réagence des textes disparates parus dans la presse, non seulement pour Les 21 jours, mais aussi pour Le Jardin, Le Journal et La 628-E8. Il est très clair qu’il ne suit aucun plan et ne procède à aucune de ces enquêtes préliminaires auxquelles se livre systématiquement Zola. Il a une idée directrice, il a quelque chose à dire, des impressions, sensations et souvenirs à partager, et il écrit, au fil de la plume, sans laisser de marge, comme si le papier était d’un coût inabordable et qu’il lui fallût l’économiser… Ce qui a pour effet de l’obliger à recommencer toute la page pour peu qu’il veuille corriger une phrase, ou ajouter quelques mots. Quand il part de textes déjà publiés, il est frappant de constater qu’il procède essentiellement par une série d’additions : de chapitres ou sous-chapitres, de paragraphes, de phrases ou de mots. Jusqu’à ce qu’il parvienne à un résultat qu’il juge satisfaisant. Du moins provisoirement, car il lui arrive aussi, à la dernière minute, de procéder à des corrections et additions sur épreuves. Pour une comédie telle que Les affaires sont les affaires, qui ne doit pas outrepasser le temps limite supportable pour une représentation, il a été obligé de procéder à l’inverse : comme en témoignent les différentes copies manuscrites non autographes, il n’a cessé de couper, de supprimer des scènes ou des répliques, jusqu’à ce que l’œuvre soit en mesure de se plier aux implacables lois de Procuste du théâtre… 

Pierre Michel
 
E.M. - L'humour de Mirbeau est-il une spécificité de son style ? Qu'on pardonne cette sainte-beuverie, mais était-il ainsi dans la vie réelle, à la fois aigre et d'une drôlerie espiègle ?

P.M. - Mirbeau a une prédilection pour l’humour noir, qui a pour effet de choquer nos habitudes de pensée et de nous obliger à voir les choses sous un jour complètement différent. Il constitue une manière de paradoxe, susceptible de susciter la réflexion chez les « âmes naïves », car c’est en violentant « l’inertie intellectuelle » de ses lecteurs qu’il espère susciter des questionnements chez certains d’entre eux, éveiller leur sens critique et ouvrir leur esprit. Le gros avantage de l’humour, même noir, c’est de susciter aussi le rire ou le sourire, lors même que les sujets évoqués sont de nature à épouvanter, à l’instar de la réalité sociale.

Autant qu’on puisse en juger par les témoignages de ses amis et contemporains, sa conversation était également brillante et drôle. Non pour se mettre en valeur dans des cercles élitistes, qu’il ne fréquentait qu’à contrecœur et par obligation, mais pour amuser ses amis et susciter un rire complice, ou, chez des auditeurs inopinés, éveiller la réflexion par le rire.

E.M. - Comment mesurer l'influence de Schopenhauer dans son œuvre? Peut-on parler de philosophie mirbellienne ?

P.M. - Mirbeau n’avait aucune prétention à la philosophie et, d’une façon générale, il se méfiait des idéologies, des dogmes en tous genres et des systèmes abstraits prétendant abusivement rendre compte de tout. Mais il est doté d’une culture classique, qui lui a fait connaître les trois principales philosophies antiques, et, à l’époque moderne, il s’est nourri des Lumières – notamment de Rousseau et de Diderot –, de Schopenhauer, de Nietzsche, de Spencer et de Darwin. Pour autant il n’est en aucune façon un disciple : il butine et fait son propre miel de tout, il tire de ses lectures de quoi alimenter sa réflexion et nourrir sa lucidité, rien de plus. En particulier, s’il partage bien souvent le profond pessimisme de Schopenhauer, cela ne l’a jamais empêché de s’engager et de se lancer dans de grands combats éthiques et esthétiques, comme s’il était possible d’amender les hommes et d’améliorer notablement le désordre social, comme si la cruauté de l’inhumaine condition n’excluait pas toute possibilité de bonheur durable : chez lui, l’optimisme de la volonté complète avantageusement le pessimisme de la raison.



E.M. - Les innombrables publications que l'on vous doit, nous invitent à vous poser ces questions plus personnelles : pourquoi vous êtes-vous intéressé à Mirbeau ? Qu'avez-vous cherché, et trouvé dans son œuvre, en tant que lecteur ?


P.M. - Quand je cherchais un sujet de thèse, en 1966, non pour faire carrière, mais pour mener à bien un travail de chercheur, je ne pouvais pas m’imaginer travailler pendant quinze ou vingt ans – durée d’une thèse d’État, à l’époque – sur un auteur dont je n’aurais pas partagé les valeurs et les combats. À cet égard, des indignés et révoltés comme Mirbeau et Vallès s’imposaient. Mais Vallès était déjà “pris” par deux doctorants, alors que Mirbeau était libre… Je le connaissais fort peu au départ et je n’imaginais alors, ni la masse incroyable de découvertes que j’allais faire, ni l’époustouflante richesse de l’œuvre mibellienne. Elle était superbement ignorée à l’université et, par-dessus le marché, les grilles de lecture fournies par les rares histoires littéraires qui citaient son nom étaient complètement aberrantes et empêchaient de la comprendre. Ne le rattachait-on pas, par exemple, au courant naturaliste, alors que Mirbeau voyait dans le naturalisme la plus grossière erreur en matière d’art et de littérature ? N’a-t-on pas essayé de faire de lui un auteur érotique, voire pornographique, alors qu’il avait, de l’amour, une vision extrêmement noire et qu’il jetait, sur les choses du sexe, un regard des plus critiques, voire des plus dégoûtés ?

Après avoir perdu ma première épouse, complètement écrasé par la douleur, j’ai tout arrêté, ne voyant pas l’intérêt de poursuivre ce type de travail. Quand je suis revenu à la vie, eh bien, la multiplicité de mes expériences – d’enseignant, de militant politique, de routard, sans parler de ma vie affective – m’a permis de beaucoup mieux comprendre la portée de l’œuvre d’Octave Mirbeau que quand j’avais commencé mes recherches, frais émoulu de l’agrégation et dépourvu de toute expérience de la vie. L’ébullition intellectuelle des années 1970 a contribué aussi à ma compréhension de tas de choses, qui échappaient à l’étudiant studieux que j’avais été. De sorte que, après 17 ans d’arrêt complet, j’ai accepté, fin 1987, de collaborer un certain temps avec Jean-François Nivet, qui venait de soutenir une thèse sur Mirbeau journaliste, domaine que je n’avais pas eu le temps d’explorer sérieusement, mais qui ignorait presque tout de ce que j’avais découvert aux premiers temps de mes recherches. Il s’est donc avéré que nous étions complémentaires. Et ce fut le début d’une longue aventure mirbellienne, qui n’est pas terminée un tiers de siècle plus tard…  

Ce qu’il y a de particulièrement précieux, chez Mirbeau, c’est qu’il met l’éthique au poste de commande, sans pour autant s’inféoder à aucun parti ni se rattacher à aucune idéologie dogmatique, et en préservant soigneusement sa liberté de jugement et sa précieuse capacité d’autocritique, voire d’autodérision. Si radicales et subversives que soient les peintures qu’il dresse de la société bourgeoise et des tristes individus qu’elle produit, il ne se pose jamais en autorité alternative à toutes celles qu’il rejette et crible de ses sarcasmes. Je ne connais guère que Camus qui ait marché sur ses traces et fait preuve d’autant de lucidité et de modestie.
 
Raphaël Freida©
E.M. - Vous avez fondé il y a peu une nouvelle association internationale, Les amis d'Octave Mirbeau (AOM) qui connaît déjà un franc succès. Votre monumental Dictionnaire Mirbeau en ligne a dépassé le million de visites. Peut-on, après des décennies de recherches, trouver encore du neuf, dans cette œuvre ? 


P.M. - J’ai découvert tant de choses inattendues et totalement inespérées, au cours des trois dernières décennies, qu’il semble a priori douteux que de nouvelles découvertes soient encore envisageables. Et pourtant j’aurais garde de rien exclure. Non seulement il est éminemment probable qu’on découvrira quelques articles passés au travers des mailles de la recherche, et, plus encore, des lettres oubliées dans quelques collections privées ou publiques, mais il se trouve qu’il y a a des années de la vie de Mirbeau sur lesquelles on ne sait pas grand-chose, hors son travail de journaliste et quelques rares anecdotes et témoignages : grosso modo, entre 1872 et 1882. Il ne serait donc pas totalement surprenant que des gisements inexplorés y sommeillent encore, si j’ose ainsi m’exprimer. En particulier, il semble assez évident que, comme son double, le narrateur de son roman inachevé et posthume Un gentilhomme, il a dû, dès son arrivée à Paris, utiliser sa plume exceptionnelle pour gagner sa croûte durant ces dix années, en écrivant divers ouvrages, des romans, des essais ou des pièces de théâtre, pour le compte de personnages en quête de reconnaissance et de notoriété littéraire. Encore faudrait-il qu’une piste s’ouvre, permettant providentiellement de les découvrir, comme cela m’est déjà arrivé plusieurs fois. On ne saurait donc l’exclure totalement… 

Propos recueillis en janvier 2020 


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Nous ne pouvons que recommander au lecteur le dictionnaire en ligne  
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