jeudi 10 septembre 2015

Ma clé USB

















J’ai fait tenir mon entière existence,
dans les 8 grammes de ma clé USB.

Je ne sais pas si elle s’est alourdie,
ni même si elle a retenu la moindre phrase
de mon ébranlement intérieur.

Ma clé USB ne craint pas les intempéries,
Ni le feu qui guette, imperceptible.
Pour cela, je lui fais confiance, je la tiens dans ma poche.

Si je m’échappe de la ville,
je peux toujours hiberner dans une zone de moindre risque,
ressasser mes 16 Gigabytes de douloureuses introspections
Marmonner, impénitent, mon insatisfaction globale
Je peux aussi m’effondrer sur la route,
reçevoir la balle perdue d’une partie de chasse,
Singer l’agonie.
Qu’on me fasse les poches,
Que restera-t-il ? 

Une clé USB hermétique et tenace
Que le voleur jettera dans les broussailles,

Un fond d’éternité rendu à la terre,

Biodégradable comme tout le reste.

samedi 5 septembre 2015

Les trois classes d'individus







Je me promène avec B., mon grand ami architecte, dans les rues de notre ville castillane. Son air jovial d’adolescent quarantenaire me distrait de moi-même, de tout ce poids superflu. Il s’arrête à chaque édifice et me livre une anecdote sur l’auteur de l’oeuvre qui se dresse devant nous, car il connaît tous les membres de cette corporation. Ça fuse. « Este es un tonto de remate: mira que idiotez que este hombre » (« celui-ci est con à bouffer du foin: regarde l’idiotie de cet homme. ») me dit-il en me montrant un bloc surmonté de deux cheminées grotesques. C’est vrai que cet espace grand guignolesque ne réjouit pas la rétine. Nous bifurquons vers une autre zone. « Este es un pedante » (« celui-ci est un pédant. »), clame-t-il devant un hôtel post-franquiste imposant. Il est vrai qu’on devine une personnalité sans grandes idées dans ces formes stridentes. Un plouc en cravates, du genre banquier. « Efectivamente » me confirme B., je viens de décrire l’auteur de ce sinistre repère à rentiers désoeuvrés, que B. connaît personnellement.  Puis nous nous arrêtons devant une école de Beaux-Arts: là, il se fait doux comme un agneau, presque mélancolique: « Mira este, se suicidó: amaba exesivamente a la vida » (« celui-là s’est suicidé: il aimait excessivement la vie »). Nous admirons le bâtiment moderniste de couleur jaune et bleue. Tout s’enchevêtre avec une élégance discrète. Les oiseaux chantonnent, comme pour acquiescer. « Una persona deliciosa. » ajoute mon ami.

B. m’a rappelé ces lecteurs qui choisissent les livres en fonction du visage de leurs auteurs.

Il a face à la laideur des bouffées de haine que je ne m’explique pas. L’architecture est selon lui comme la chirurgie esthétique, mais imposée à des milliers de personnes. Mais on peut difficilement se dépêtre d’un bâtiment qui défigure un paysage, alors qu’un nez boursouflé peut être transformé par un coup de bistouri. Ce qui est en soi révoltant.

Je lui parle d’Ashgabat, et de Tel Aviv. Si j’avais été dictateur, j’aurais choisi d’exercer ma profession en Turkménistan, pour faire défiler mes armées dans ces amples avenues de marbre immaculé ouvertes au grand jour. Mon palais aurait cette touche d’indolence orientale dont les turkmènes raffolent.
Nous nous asseyons à la terrasse d’un bar tenu par un couple d’homosexuels bosniaques, ce qui consolide la tournure cosmopolite de notre promenade.

B. aime ma classification antropologique des classes d’individus. Il l’utilise à tout bout de champ. Il y en bien trois selon moi : les hommes de désir, les consommateurs et les fétichistes.

L’homme de désir est un homme d’action, il agit par négation du réel et se projette incessamment. La virilité est sa vertu. Il a besoin de scruter l’horizon, de chasser, de construire.

Le consommateur jouit et jette. Il ne fait que cela. C’est l’écrasante majorité. Peu d’imagination est ce qui le caractérise le mieux.
L’homme d’église par exemple fait partie de cette classe. Car le dévôt ensoutané consomme Dieu comme d’autres les yaourts allégés en sucre.

Le fétichiste, lui, ne s’intéresse à la vie que pour en garder une trace, une histoire à se raconter. Il collectionne les morceaux du réel et, s’il consomme son amour, c’est surtout « l’idée » de l’amour qui fait partie du champs de ses obsessions. Sa femme peut déguerpir, il se construira des songes consolateurs. Les fétichistes sont les écrivains plus que les peintres. Il peut entrer une part de narcissisme dans cette classe d’individus, mais la solitude ne leur est pas une charge. Il n’ont pas besoin d’applaudissements pour survivre. Ils sont leur propre coopérative auto-suffisante. Leur propre prison dorée... quoique parfois sordide.

A mon goût pour les supermarchés et les bibliothèques publiques, je me sens proche del « hombre de la multitud », mais je déplore tout de même que les autres espèces soient en voie de disparition, alors il me plaît de penser que je navigue parfois entre les deux autres, comme B.

Enfin, si je n’ai pas un petit creux avant.

Etienne Milena ©

L'empire de la lucidité







jeudi 3 septembre 2015

Le grand ménage





Ce matin, j’ai fait le ménage. 

Je fais partie de la première génération qui a pu échappé au service militaire, mais j’ai gardé l’habitude de frotter le sol et remuer la poussière sans ordre depuis en-haut dès mon plus jeune âge. Cela me permet également d’écouter de vieilles musiques oubliées sur ma radio, qui lit les Mp3. Emile et image ou Félix Gray font mon ravissement. Ça repose l’esprit. Cette déconnexion progressive des neurones est en même temps très utile. On sort de cette méditation avec un appartement remis à neuf, et des sols qui brillent et sentent le citron. 

C. a essayé de me pousser il y a peu dans une classe de méditation, c’était dans le sous-sol d’une entreprise de co-working. Des câbles pendaient au plafond, on aurait dit que nous allions entamé quelque orgie dans un hangar désaffecté ou un obscur shoot collectif. La vérité, c’est que nos actes semblaient prémédités par une loi tacite, celle qui consistait à ne pas laisser l’autre deviner nos multiples névroses. Cela ressemblait à une banale réunion d’alcooliques anonymes venus cette fois-là pour s’étirer les fesses. La pudeur qui émanait du groupe était forcée. J’étais sorti de cette première session plein d’idées sombres. Le discours du yogi ne m’avait pas plu. La respiration en kapalobati m’avait laissé plus nerveux que je lorsque j’était entré. Je suis persuadé depuis qu’un type de surventilation peut avoir une incidence néfaste sur l’anxiété. 

J’avais déjà essayé le kundalini avec une jeune psychologue, M.  recommandée par mon voisin, un peintre expressionniste qui travaillait dans un abattoir de nuit. M. était une jolie castillane, avec des rondeurs qu’excusait sa grande sensualité. J’admirais sa tonicité et sa manière d’enrouler sa serviette blanche autour de sa tête avant chaque séance. Une mèche dépassait parfois de ce fin tissu. À ses côtés, un type louche, qu’on devinait éperdument amoureux d’elle, assistait à ces galipettes mystiques avec passion. Son excès de zèle le trahissait. Je me souviens très bien du creusement des reins de M. quand elle nous faisait nous accroupir et faire des sortes de pilates mélangés à des salutations au soleil. Nous récitions des mantras le vendredi à 6h du matin, jusqu’à l’apparition du soleil, justement. Puis nous déjeûnions. Elle nous faisait du thé à l’orchidée sauvage. J’apportais quant à moi des pitchs fourrés au chocolat. J’y suis allé trois fois. Mais la paresse me gagna et j’oubliais bien vite ce devoir hebdomadaire sur moi-même. 


Je m’inscrivis une fois à la Bio Danza de l’association des voisins. Nous nous caressâmes la tête et dansâmes sur "Happy feet" dès le premier jour. Tant de proximité fit paradoxalement s’estomper toutes les pensées interlopes. J’eus néanmoins la bonne idée d’être le seul garçon, ce qui évita les jalousies et autres comparaisons mesquines. Quelques femmes en pré-retraite venaient s’ajouter à la fête et en sortaient revigorées. Elles allaient ensuite à l’herboriste de la même rue acheter du pain intégral et retrouvaient leurs maris dépressifs à la fin de la journée. Je les croisais parfois dans le centre ville, accompagnés de ces pauvres bougres, dans la routine de diverses courses. Nous échangions des sourires empreints de bieveillance et de compréhension mutuelle.

Mais j’ai délaissé la Bio Danza au bout de cinq sessions. Les maris nous surprirent en train de nous chatouiller les aisselles sur du Sting, car la monitrice avait laissé la porte entrouverte pour faire circuler l’air. Je ne voulais pas de conflits. Ma lâcheté fit le reste. Je m’éclipsai.

À présent, je médite une à deux fois par semaine avec ma serpillère et Emile et Image, avec cette sensation d’atteindre ce ramollissement jovial des sentiments tant recherché.

mardi 1 septembre 2015

Interlude sportif





Gnossiennes





Dans la solitude de sa chambre, Satie composait.

A ses vingt ans, il vécut à Montmartre. Ses amis étaient Ravel, Debussy, Picasso. Il jouait du piano dans les cafés. Les musiques orientales, découvertes lors de l’exposition universelle de 1889, eurent une grande influence sur lui.

A trente ans, sans le sou, il s’exila en banlieue, à Arcueil.

Comme un oiseau tapi au coin d’une fenêtre, il attendait que l’hiver cesse. Au dégel, il tapait sur les gouttières et les tuyauteries pour créer de nouveaux sons. On le croyait fou.

Les voisins le maudissaient.

Il fut l’unique hôte de son église. L’automne surtout, il regardait tomber les feuilles. Il cherchait des rythmes dans la nature qui pourraient nourrir son oeuvre.

Il se levait tôt et suivait un horaire strict. Chaque repas, chaque note, devaient obéir à un plan défini. Il distinguait chaque minute de l’existence, comme si les aiguilles de son horloge étaient deux diapasons. Son regard était celui d’un orfèvre.

Il étudia très tard la musicologie pour parfaire son art. Il haïssait l’esbroufe. Malgré son âge, il fut un brillant étudiant, toujours soucieux de se perfectionner.

Il n’était pas romantique. Mais l’argent ne l’intéressait pas. Un jour, une revue lui proposa une collaboration. La somme qu’on devait le payer ne l'avait pas convaincu, il la jugeait excessive. Il s’emporta.

Il n’aima qu’une seule femme, la peintre Suzanne Valadon. Il l’appelait Biqui, il lui écrivait des poèmes. Elle le laissa pour un banquier. Cet amour définitivement perdu lui fit écrire les Vexations, qu’il recommanda de jouer 840 fois d’affilée à ses interprètes.


Son art s’éleva par cette absence insurmontable. Il fit revivre Biqui par la musique. Il mourut misérable, sans que ses amis ne se doutèrent de l’état calamiteux de ses finances, car il ne reçevait jamais personne à Arcueil. Il laissa une oeuvre qui elle, n’a jamais veilli, qui exprime l’anxiété et les désirs hésitants d’une âme emplie de mélancolie, cloîtrée dans l’attente. Les mots ne suffisent pas à rendre justice à la musique de Satie, et ce n’est pas une pirouette langagière, ni un prétexte donné à la paresse que de le dire. Il faut s’emplir de ses Gnossiennes jusqu’à satiété pour comprendre que les analyses seront toujours insuffisantes et que ces notes qui tournoient au-dessus de nous comme des nuées d’oiseaux sont là pour nous faire oublier le plat langage de la Communauté.