mardi 1 septembre 2015

Gnossiennes





Dans la solitude de sa chambre, Satie composait.

A ses vingt ans, il vécut à Montmartre. Ses amis étaient Ravel, Debussy, Picasso. Il jouait du piano dans les cafés. Les musiques orientales, découvertes lors de l’exposition universelle de 1889, eurent une grande influence sur lui.

A trente ans, sans le sou, il s’exila en banlieue, à Arcueil.

Comme un oiseau tapi au coin d’une fenêtre, il attendait que l’hiver cesse. Au dégel, il tapait sur les gouttières et les tuyauteries pour créer de nouveaux sons. On le croyait fou.

Les voisins le maudissaient.

Il fut l’unique hôte de son église. L’automne surtout, il regardait tomber les feuilles. Il cherchait des rythmes dans la nature qui pourraient nourrir son oeuvre.

Il se levait tôt et suivait un horaire strict. Chaque repas, chaque note, devaient obéir à un plan défini. Il distinguait chaque minute de l’existence, comme si les aiguilles de son horloge étaient deux diapasons. Son regard était celui d’un orfèvre.

Il étudia très tard la musicologie pour parfaire son art. Il haïssait l’esbroufe. Malgré son âge, il fut un brillant étudiant, toujours soucieux de se perfectionner.

Il n’était pas romantique. Mais l’argent ne l’intéressait pas. Un jour, une revue lui proposa une collaboration. La somme qu’on devait le payer ne le convaint pas, il la jugeait excessive. Il s’emporta.

Il n’aima qu’une seule femme, la peintre Suzanne Valadon. Il l’appelait Biqui, il lui écrivait des poèmes. Elle le laissa pour un banquier. Cet amour définitivement perdu lui fit écrire les Vexations, qu’il recommanda de jouer 840 fois d’affilée à ses interprètes.


Son art s’éleva par cette absence insurmontable. Il fit revivre Biqui par la musique. Il mourut misérable, sans que ses amis ne se doutèrent de l’état calamiteux de ses finances, car il ne reçevait jamais personne à Arcueil. Il laissa une oeuvre qui elle, n’a jamais veilli, qui exprime l’anxiété et les désirs hésitants d’une âme emplie de mélancolie, cloîtrée dans l’attente. Les mots ne suffisent pas à rendre justice à la musique de Satie, et ce n’est pas une pirouette langagière, ni un prétexte donné à la paresse que de le dire. Il faut s’emplir de ses Gnossiennes jusqu’à satiété pour comprendre que les analyses seront toujours insuffisantes et que ces notes qui tournoient au-dessus de nous comme des nuées d’oiseaux sont là pour nous faire oublier le plat langage de la Communauté.

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