lundi 4 juillet 2016

Le monde à l'envers






Juillet. Chaleur suffocante. Dehors la rue est traversée par des jeunes femmes aux cuisses luisantes comme des truites sorties de l'eau. En Espagne, les filles ont compris que les shorts dessinaient mieux la rondeur des fesses et les plis cachés que les mini-jupes depuis longtemps obsolètes. Le mini-short féminin est une grande invention. Quelques marques de cellulite sous un soleil au zénith offrent une imperfection bienfaisante. Qu'on ne s'y trompe pas pour autant. 2016 est un grand cru. Les jambes des femmes se sont raffermies, et elles sont plus mujeronas que muchachas. C'est la victoire du modèle scandinave transposé aux terres ibériques. S'ajoutent à cela les croupes agitées de jolies touristes aux cheveux blonds, qui s'avancent en groupes autour des cathédrales. Devant moi, trois jeunes filles bronzent sur un pédalo, et les pères de familles s'arrêtent pour feindre de contempler le fleuve, entre poussettes et épouses mal lunées.

Passons toute la rhétorique de vigueur pour nous intéresser à nos dernières lectures.

Il est à noter qu'après trente-cinq années de vie, j'aime de plus en plus la fiction. Peut-être que je me rends compte que j'en vis une moi aussi. J'ai lu quantité de journaux d'écrivains et de mémoires, c'est vrai. On considère généralement que les romans sont des enfantillages, et l'on n'a peut-être pas tort. Mais la moindre narration, même boîteuse, m'attire au plus haut point. Parfois, je trouve un morceau de papier jeté sur un trottoir. Je le déplie et le lis pour voir quelle histoire y est racontée. Une liste de course ou un pari sportif peut faire l'affaire. Le matin, au saut du lit, à savoir à 10h si tout va bien, je lis les ingrédients de ma boîte de cornflakes, même en arabe. La dernière fois, j'ai trouvé devant mon portail une antisèche pour un examen de narratologie: ça ne s'invente pas. Il était question de déictiques et de distribution des rôles.

Résumons. D'un côté, Les sept fous de Roberto Artl, le maître de Cortazar à la gueule cioranesque. De l'autre une oeuvre flamboyante, passablement connue, celle d'une autre gueule, traversée par une bouche qui semble avoir dévoré le monde, celle du hongrois Fryegies Karinthy, monument dans son propre pays: un Voyage autour de mon crâne inégalable, quand l'oeuvre de Arlt, elle, est inégale.

Roberto Arlt (1900-1942) présente son Ars Poetica dans cette courte réflexion, lors de son prologue au Lance-Flammes: "Si vous connaissiez les coulisses de la littérature, vous vous rendriez compte que l'écrivain est un monsieur qui a pour office l'écriture, comme d'autres ont celui de construire des maisons. Rien de plus. Ce qui différencie le constructeur de maisons c'est que les livres (syntaxe de l'auteur) ne sont pas si utiles que les maisons, et puis... que le constructeur de maisons n'est pas si vaniteux que l'écrivain. On dit que j'écris. C'est possible. Mais pour avoir du style il faut certaines commodités, une rente, une vie résolue."

Les sept fous, première partie du dyptique ponctué par le Lance-flammes, possède un charme sans doute lié à son exagération. L'influence des Possédés de Dostoievski est palpable dans la trame, hautement farfelue, et dans les tergiversations des personnages, imprévisibles comme leur auteur. Les personnages de Arlt veulent toujours s'échapper de la réalité: "Quelque chose d'extraordinaire doit me passer" disait déjà Walder, l'anti-héros pourfendant l'amour bourgois dans l'Amor Brujo. Les personnages des Sept fous sont quant à eux issus des bas-fonds de Buenos Aires. Les mêmes bas-fonds recherchés par Gombrowicz lors de son exil argentin une vingtaine d'années plus tard. Avec Arlt, on est servi: c'est l'anti-Borgès, "cet auteur de rebus" selon le polonais, qui frappe sans concessions, c'est l'homme à la phrase alambiquée, mal fichue, mêlant les dialectes, du lufano aux italianismes surannés, mais jamais avare d'une fulgurance. Le livre, a des traits mélodramatiques insupportables. Les terroristes qu'il met en scène, qui constituent une sorte de gang des Barbares et de maquereaux hérétiques, est lamentable. Mais il se dégage de cette oeuvre une force peu commune.

Il n'est pas inintéressant d'apprendre que le propre père de Arlt, un souffleur de verre prussien marié à une italienne dépressive, promettait à son fils des râclées qu'il lui administrait au petit matin, sûr de fabriquer ainsi un noctambule de plus.

Inventeur, Arlt chercha toute sa vie la possibilité d'une découverte qui le ferait devenir riche. Erdosain, dans les sept fous, découvre une manière de colorer le poil des chiens et de métaliser les fleurs pour les rendre indestructibles.

Arlt mourut d'une crise cardiaque à 42 ans. Il fut connu dans son pays pour ses Eaux-fortes, ses chroniques qu'il publiait dans un journal argentin à grands tirages.

L'autre livre dont je voulais parler est nettement plus optimiste que les sept fous. Il relate l'intérieur vacillant d'un grand écrivain qui doit mourir d'une tumeur au cerveau.

Oui, mais voilà, l'écrivain est sauvé par un spécialiste suédois. On lui extirpe la boulette et sa narration est une odyssée folle, excellement traduite par ses petits enfants francophones, chez Denoël et d'ailleurs. Ce livre, offert par une amie mangeuse de fleurs d'acacias, m'a captivé de bout en bout. Les phrases tourbillonnent en mille images et mille inventions sur chaque page. Aucune amertume à l'horizon. Juste la grâce d'être en vie, de regarder de nouveau les fleurs pousser après ce grand chambardement.

On repense au Voyage autour de mon crâne après l'avoir fermé. Ce qui est peut-être la marque de la qualité.

Je suis content de l'insérer dans un modeste hommage par le biais de ce blogue. Et de le recommander aux lecteurs amateurs de livres éclairés.

Etienne Milena, le 1er juillet 2016

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