mardi 6 décembre 2016

Nihil nove sub sole






Ce matin, j'ai imaginé une chaîne de télévision qui informerait la population avec neutralité - fantasme gratuit, inepte par son irréalisme de fond. Cela nous donnerait une sorte de medley concocté par un Dieu lassé de mentir. Tout commencerait par une petite mise au point concernant la guerre en Syrie. On parlerait d'Alep, la ville la plus peuplée du pays, qui n'intéresse que médiocrement le public occidental (alors que la moindre bombe sur Gaza fait sursauter les antisystèmes monomaniaques, lesquels, pour la plupart, d'ailleurs, ne sauraient pas situer sur une carte les territoires qu'ils défendent).

Il faut dire que ce qui se joue à Alep, au-delà d'un massacre peu télégénique, c'est une affaire de tuyauterie. Celui qui contrôlera Alep contrôlera les futurs oléoducs. La Russie s'engage davantage à l'Ouest pour réduire le champ d'action des américains qui sévissent à l'Est du pays. Raqqa,  Idlib, l'importante Manbij, Deir ez-Zor, Abu Kamal, Ayn Issa, Al-Bab: autant de sites stratégiques auxquels s'ajoute Alep, la capitale économique,  point culminant de ce parcours de l'or noir. L'idée est de relier l'Irak à la Turquie. Pour les bélligérants, l'extermination raisonnée de la population n'est qu'un dommage colatéral de plus. Un incident de parcours au sein du grand chaos. Comme ces crocodiles du Mara qui se contentent de simuler l'assaut devant les troupeaux de gnous, pour créer la panique et se servir aisément  dans les remous du fleuve. Stratégie du prédateur inhérente à notre condition de singe nu.

Le dernier drone ayant filmé Alep nous montre un champ de ruine digne de la Route de Mc Carthy. Son survol d'un cimetiere est édifiant, dans la mesure où on ne distingue pas les tombes des bâtiments voisins, totalement soufflés. Parfois, une sorte de fourmi sort d'une de ces ruines, rôde autour d'une flaque, court se cacher dans les décombres. Un bulldozer irréductible râcle les sols, creuse un trou et de là-haut il ressemble à un coléoptère en train de pondre dans la boue.

Puis la chaîne de télévision parlerait de Rob Greenfield, activiste américain, qui multiplie les efforts pour rendre son pays vivable. D'abord en plantant des potagers urbains pour les obèses des bas-quartiers (les habitants de Harlem vivent moins longtemps que ceux du Bengladesh, dixit Stiegler). Puis en offrant son temps au camp de Sioux de Standing Rock, dans le Dakota du Nord, qui a obtenu gain de cause devant le projet d'oléoduc de Dakota Access Pipe Line financé par des banques françaises.

Au rayon des sports, la chaîne parlerait de l'insupportable stupidité des supporters de football, qui chérissent des évadés fiscaux plus que leurs propres enfants. "Cristiano! Cristiannnoooo!" Comme s'il n'y avait pas de plus grands hommes que ces benêts frénétiques courant sur du gazon...

On finirait par un reportage retrospectif sur l'oeuvre de Khadafi, de ses services à Sarkozy, de la page hagiographique du Figaro qui rassurait jadis les lecteurs inquiets quant au bien fondé de la visite du Commandant en 2007. De l'assassinat du dictateur sous les conseils d'un entarté aux longs bras quelques années plus tard. On nous expliquerait enfin que l'Otan ne supportait pas l'idée que ce dictateur patenté (quand le roi de l'Arabie Saoudite est un philantrope) fasse cavalier seul et puisse être, à la tête du grenier auto-suffisant de l'Afrique décolonisée, grâce à GMR, Great Made River, son grand projet d'irrigation dans le Sahara. L'infâme n'obéissait décidément pas aux lois du marché.

On nous enseignerait enfin d'une façon alerte et didactique le contenu de la Brique, Bible des Chicago Boys de Pinochet écrite par Milton Friedman, sa plaidoirie pour l'usage de la violence, ainsi que les ressorts plus profonds de la démocratie et du néo-libéralisme et de sa conception de la justice face aux fâcheux récalcitrants. 


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